Un exemple de conflit interprétatif : la question du voile

Les récents débats autour de la question du «voile islamique » montrent que celui-ci peut donner lieu à trois lectures, ou plutôt trois interprétations distinctes.

On peut d’abord y voir un signe religieux, analogue à la croix ou la kippa : il manifesterait l’appartenance à une religion déterminée – la religion musulmane. Il témoignerait simplement d’une foi partagée avec d’autres, hommes ou femmes.

On peut ensuite le considérer comme un signe de discrimination et d’oppression des femmes : il s’apparenterait alors, mutatis mutandis, à l’étoile jaune pour les juifs au temps du nazisme. C’est évidemment la signification que le port du voile revêt dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie saoudite, entre autres.

On peut enfin l’appréhender comme le signe d’une affirmation et d’une expression personnelle, la revendication d’un choix autonome : c’est la justification qu’en donnent certaines femmes voilées, niant toute pression sociale ou familiale dans le choix de le porter. Il se rapprocherait alors de la mode, qui exprime une recherche d’originalité et d’innovation, tout en conservant une dimension collective. Celui ou celle qui porte un vêtement « à la mode » témoigne à la fois qu’il veut se distinguer des autres (qui en restent à un habillement « traditionnel » ou « conformiste »), mais aussi qu’il se solidarise avec d’autres, puisque la mode n’a de sens que comme phénomène collectif (on n’est jamais « à la mode » tout seul).

Chacune de ces interprétations donne lieu à des réponses différentes quant au port du voile dans l’espace public d’une part (la rue) , et les institutions d’autre part (les élèves et les enseignants pour l’école, les professionnels pour les autres services publics.). On peut résumer la distribution de ces réponses par le tableau suivant :

 Espace publicÉcoles, services publics
Signe de discriminationnonnon
Signe religieuxouinon
Signe d’affirmation personnelleouioui

On voit ici à quel point les positions politiques sont déterminées par l’interprétation qu’on donne d’un même phénomène. Or cette interprétation ne se fonde pas sur des raisons, comme ce serait le cas dans un débat argumentatif. Il n’y a pas plus de raison de considérer le voile comme une marque de discrimination  que comme un signe religieux ou une expression personnelle. Chaque interprétation renvoie non  à des raisons, mais à un contexte. Ceux qui y décèlent un signe de discrimination et d’oppression se réfèrent au contexte moyen-oriental où des millions de femmes souffrent de discriminations et luttent pour l’égalité. Ceux qui y voient un signe religieux élargissent leur regard à l’ensemble des religions, qui ont toutes des symboles de reconnaissance (la croix pour les chrétiens, le chandelier à 7 branches ou l’étoile de David pour le judaïsme, etc.). Ceux enfin qui y voient une manifestation d’affirmation personnelle se réfèrent préférentiellement aux sociétés occidentales libérales, qui reconnaissent à chaque individu des libertés fondamentales, parmi lesquelles celle de s’habiller comme on l’entend (sous réserve de ne pas transgresser les lois de la pudeur ou l’exigence de visibilité minimale du visage).

Le débat est donc impossible à trancher par une discussion  rationnelle, du type de la DVP (discussion à visée philosophique) se limitant aux trois objectifs canoniques (conceptualiser, problématiser, argumenter). Il n’y a pas de sens à se demander si le voile est « bon » ou « mauvais », juste ou injuste. On ne peut que déchiffrer le sens qu’il a en fonction du contexte auquel se réfèrent celles qui le portent. Seule la prise en compte de la compétence interprétative et son exercice à travers des activités dépassant le cadre de l’échange de « raisons », est susceptible de permettre à chacun à la fois de mieux comprendre ses propres critères interprétatifs et de mieux saisir ceux des autres. Il en va ici comme de multiples rites sociaux : se saluer, plaisanter, jouer, collaborer ne relèvent pas d’une démarche rationnelle,  mais de codes ou langages implicites. La discussion philosophique doit prendre en compte cet aspect de « l’être-ensemble » tout autant que le développement de compétences strictement logiques et intellectuelles.

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