« Mourir délibérément »

L’expression « mort délibérée » me paraît préférable à celle d’euthanasie ou de suicide. En effet, l’adjectif « délibéré » signifie à la fois l’idée d’une volonté, d’une décision affirmée (quand on dit qu’on fait quelque chose « délibérément ») – mais aussi l’idée d’une délibération, d’une réflexion approfondie avant la décision – ce qui n’est pas le cas du suicide ou de l’euthanasie qui peuvent être impulsifs, dictés par la fatigue ou la compassion.

C’est ce qui explique le titre de mon livre, « Mourir délibérément » (Presses universitaires de Strasbourg). Le sous-titre, « Pour une sortie réfléchie de la vie », précise encore cette nuance qui me semble capitale.

image livre mourir

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Un argument souvent avancé contre la volonté de mourir dans la dignité est qu’elle exprimerait une dérive de l’individualisme contemporain, un privilège abusif accordé à la liberté. On voudrait choisir sa mort comme on veut choisir sa voiture ou ses loisirs.

A cet argument on peut apporter au moins deux réponses.

1°) Ce qu’on choisit dans et par la mort délibérée, ce n’est pas la mort elle-même ( qui est de toutes façons inéluctable). C’est la façon de mourir, les circonstances de la mort, ce qui est différent.

2°) Ce n’est pas seulement « l’individualisme contemporain » qui exalte la liberté. Depuis toujours la philosophie et même les religions distinguent l’homme de l’animal par le fait qu’il est libre.

Certes, la philosophie morale classique réfère cette liberté à des normes : le devoir, la loi morale, les valeurs, etc. Mais elle reconnaît à l’homme une marge d’appréciation et d’interprétation dans la mise en pratique de ces normes. De l’adage de Saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux » à la casuistique kantienne (qui reconnaît de multiples situations incertaines ou difficiles à analyser) et à la « morale ouverte » de Bergson qui s’oppose à la « morale close », l’homme est toujours considéré comme devant prendre la responsabilité des choix qu’il fait, sans se réfugier derrière une loi intangible et impérative.

Dès lors on ne voit pas pourquoi la mort (ou plutôt ses modalités empiriques) échapperait au champ de la liberté humaine. Si l’on considère qu’il est souhaitable et positif que chacun choisisse librement son métier, son compagnon ou sa compagne, ses idées, ses engagements politiques, culturels ou autres, et soit capable de justifier ses choix à ses propres yeux et ceux des autres, pourquoi n’en serait-il pas de même pour le fait de mourir ?

Le droit de choisir les circonstances de sa mort n’apparaît donc pas plus abusif ou excessif que le droit de choisir d’avoir ou non des enfants (pour les femmes) , qui implique le droit à l’avortement et à la contraception. Personne aujourd’hui, sauf quelques fanatiques, ne conteste ce droit. Il en ira probablement de même pour le droit à mourir dignement dans quelques années…

Ce droit, comme tout droit, implique un devoir : celui de ce qu’on pourrait appeler la réflexivité. Plus j’ai de droits – politiques, juridiques, sociaux, etc. – plus cela crée pour moi des obligations de penser, justifier, juger, analyser le pour et le contre de l’exercice de ces droits. Il en va de même pour le droit de mourir dignement. La mort délibérée m’oblige (au sens moral) à m’évaluer, à juger à tout instant si ma vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue. Elle m’oblige (toujours moralement) à déterminer ce que je veux en faire (ou ne pas en faire). Personne d’autre ne saurait le faire à ma place, et c’est pourquoi la mort délibérée n’a rien à voir avec l’euthanasie non volontaire, où c’est l’entourage ou les médecins qui décident d’abréger la vie de quelqu’un.

Elle n’a rien à voir non plus avec un simple endormissement, une « sédation terminale » qui se bornerait à plonger dans l’inconscience la personne en fin de vie, en la privant de sa lucidité et de sa volonté au moment où elle en a le plus besoin.

Cf. Quelques remarques sur la sédation terminale

La récente loi qui vient d’être votée sur la fin de vie, en offrant à tous la possibilité d’une « sédation terminale », c’est-à-dire d’un sommeil précédant la mort, est aux antipodes de la conception ancienne qui voulait qu’on meure en toute lucidité, au milieu de ses proches et en conversant avec eux jusqu’au dernier soupir. C’est la négation d’une mort conviviale au sens littéral de ce mot, c’est-à-dire en « vivant avec » ceux qu’on aime pour prendre congé d’eux.

Le « mourir délibérément » que je défends n’est rien d’autre que la réaffirmation de l’importance de cette lucidité  et convivialité ultimes. C’est une manière d’affirmer que la mort fait partie de notre liberté, qu’elle en est le dernier acte. Sauf accident imprévisible, nous en sommes responsables autant et plus que de toutes nos initiatives antérieures. Il nous incombe de mourir à bon escient, au moment où nous l’estimons juste et nécessaire. Abandonner notre mort à l’enchaînement anonyme des causes et des effets matériels, ou à la volonté supposée d’un Dieu, c’est démissionner de ce qui constitue notre humanité la plus propre. Nous avons chacun à fixer la ligne de démarcation entre la vie que nous jugeons digne d’être poursuivie et la vie devenue indigne.

C’est ce que j’ai essayé de défendre dans mon ouvrage, et je suis tout disposé à en discuter avec ceux que cela intéresserait.

Vous pouvez laisser un commentaire ou une réflexion dans l’espace ci-dessous : je vous répondrai soit personnellement, soit sur le site, à votre convenance.

 

38 réflexions au sujet de « « Mourir délibérément » »

  1. La vieillesse d’une personne s’achève avec sa mort. Quelle importance doit-on donner à celle-ci ? Dans quelles conditions vivrons-nous la période qui la précède ? C’est la crainte (et même la hantise) pour beaucoup de personnes.
    Demain soir, mardi 3 mars à 20h50, Arte rediffuse un documentaire remarquable sur Winston Churchill. En 1916 (ou 17 ?) il commandait un bataillon en Picardie et a écrit à sa femme la phrase suivante : « La mort n’est qu’un incident mineur qui nous arrive à tous ».
    Des hommes sont morts autour de lui, les obus l’ont épargné.
    En face il en fut de même pour un caporal nommé Hitler.
    Peut-être, pour chacun, la mort aurait été un incident mineur, mais pour l’Histoire cela aurait été un événement majeur car le Monde ne serait certainement pas ce qu’il est aujourd’hui si l’un des deux (ou les deux, au choix…) avait disparu.
    A rapprocher avec la phrase de (?) : « Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables ».

    • Il faut en effet distinguer la mort en tant qu’événement objectif, qui arrive des milliers de fois par minute dans le monde, et contribue à des changements dont les conséquences ne sont pas visibles immédiatement (cf l’exemple de Churchill et Hitler…).
      Et la mort en tant qu’événement subjectif, qui m’arrive à moi, et signifie une abolition totale du monde (« le monde tremble sur ma tige »). Après moi le monde continuera, mais que signifie ce « continuera » si « je » ne suis plus là pour le voir ?
      Il y a donc un contraste extrême entre la mort objective, qui est un événement infime (sauf pour certains hommes marquant l’histoire) et la mort subjective, qui est beaucoup plus qu’un événement, puisqu’elle affecte le monde en sa totalité et non pas simplement dans son déroulement.
      Comment penser le rapport entre ces deux aspects de la mort ? C’est une question que les philosophes n’ont pas encore résolue !

      • La « mort », telle qu’elle est vécue, représentée et questionnée par les humains, comporte les deux aspects, en effet. Mais ce n’est pas parce que nous avons tendance à croire spontanément que ces deux aspects désignés par le même terme « mort » désignent une même « réalité », que nous sommes obligés de penser qu’il s’agit bien fondamentalement de la même chose.
        Quand nous parlons de la mort, c’est d’abord de la « mort des autres » ( Duchamp : « Ce sont toujours les autres qui meurent » ), et la nôtre n’y est soumise que parce que nous sommes des « êtres humains comme les autres » et plus généralement des « êtres vivants comme les autres », bref, parce que « nous » nous assimilons à une telle « partie » minuscule du monde.
        C’est d’ailleurs seulement cette « mort » là qui constitue réellement un problème commun pour le « commun des mortels ». Cette « mort objective » ne comporte pas seulement un aspect biologique, mais tous les aspects du vécu subjectif de souffrance liée à la disparition, à l’ absence des « disparus », ou encore des phénomènes vécus personnels ou collectifs autour des derniers instants, autour de la maladie, de la dégénérescence, du vieillissement, etc.

        Appeler également « mort » toute la question philosophique tournant autour de la « constitution du sujet » ou de son « identité » est pour le moins faire un choix philosophique particulier que tout le monde n’est pas obligé de faire !

        Cette approche proposée comme « mort subjective » , il vaudrait mieux l’ appeler « mort supposée d’un sujet transcendantal supposé » – car les « représentations » idéologiques et croyances de toutes sortes y fourmillent à foison – .
        Il est aussi illusoire à ce niveau de représentation de sa propre identité de sujet, de croire à une « mort subjective » que de croire au « solipsisme », auquel évidemment personne d’ autre que « moi » ne peut « réellement » croire !

        Les seules « morts » dont nous pouvons parler en termes « empiriques » – et c’est « la mort » dont tout le monde parle ordinairement ( y compris quand il s’agit d’imaginer la sienne … ) – ce sont donc ces diverses perceptions ou représentation de la « mort objective » ou « empirique ».

        L’ autre problème, celui ouvert – à propos de la mort – par des questions comme celles de la « constitution transcendantale du sujet » en termes kantiens, phénoménologiques ou d’une quelconque « métaphysique » du sujet, ne constitue un problème que pour autant qu’on l’ envisage comme lié à celui de l’ identité d’un tel « sujet » en général, et donc à des questions comme celle de l’ « idéalisme solipsiste », de la « pluralité » ou de l’ « unicité » d’un tel « champ transcendantal constituant » .
        ( Mais j’ ai toujours pris avec quelque ironie ces pseudo savoirs qui prétendent « distinguer » une « pluralité » de « sujets transcendantaux » … alors que la notion même d’ « unité » ou de « pluralité » sont supposées par les mêmes être des « catégories » qui ne s’appliquent … qu’ à la réalité empirique)

        Mais pratiquement personne ne va imaginer ( car c’est bien une IMAGINATION ) qu’ à sa mort l’ univers entier « réel » va s’ effondrer, pas plus qu’il ne s’imagine réellement être « seul AU monde » pendant sa vie ! Ce n’est là qu’une perspective méthodologique qu’ on peut certes choisir de prendre philosophiquement dans le cadre d’un « doute hyperbolique » à la manière cartésienne, mais qui précisément apparaît immédiatement comme biaisé :et intenable … par n’importe qui d’ « autre » que « soi-même » .
        C’est avec une tranquille assurance, si nous ne sommes pas « solipsistes » , que nous pouvons penser que notre mort personnelle ne changera guère plus au « monde commun », que ne le fait la mort de tous les autres …

        Même si nous considérons que tout « sujet conscient » n’a accès à la « réalité » ( y compris la sienne propre ) , qu’ à travers une « construction » de sa propre prise de conscience de la réalité, rien ne nous empêche de considérer que ces moyens « réels » qui lui permettent une telle conscience actuelle de lui-même dans son monde, appartiennent précisément à l’ « univers réel » empiriquement connaissable, même si pour le moment la science et la technique actuelles n’ en maîtrisent qu’une petite part superficielle.

        Bref, ce « deuxième sens » du mot « mort », nous devrions particulièrement nous en méfier, comme des anciennes conceptions métaphysiques de l’ « âme », de « Dieu », etc. dont la philosophie critique kantienne avait déjà en son temps dénoncé l’illusion d’un « savoir ».

        • Vous contestez, Armand, la notion de « mort subjective ». Vous considérez que la mort n’a pas d’autre signification qu’objective : c’est celle dont « tout le monde parle ordinairement » et qui met tout le monde à égalité.
          Au plan théorique vous avez parfaitement raison. Il est clair que le solipsisme est un faux problème parce que personne ne met réellement en doute l’existence du monde et des autres. Mais lorsque je parlais de « mort subjective », je ne pensais pas à quelque sujet transcendantal supposé. Je pensais plutôt au « solipsisme pratique » qu’implique ma mort en tant que mort personnelle. Personne ne doute que le monde continuera après lui ; en revanche, beaucoup considèrent que ce monde réel futur ne les concerne pas et ne les intéresse pas. On le voit bien aujourd’hui avec la question du réchauffement climatique : la plupart des gens estiment que l’important c’est qu’ils puissent continuer à jouir du confort auquel ils sont habitués jusqu’à la fin de leur vie. Le problème de savoir si leurs descendants plus ou moins lointains seront affectés par leur choix actuel les laisse indifférents. Le « principe responsabilité » de Hans Jonas ne fait guère d’émules.
          La « mort subjective », c’est donc ce décalage entre la représentation objective qui fait de mon existence propre un événement minuscule à l’échelle de l’univers, et le point de vue propre qui me fait accorder à cette même existence une valeur incommensurable à celle de toutes les autres.
          Vous me direz que c’est là un aveuglement égoïste qu’il faut dépasser. Mais vous-même, dans une autre intervention, critiquez la conception de Rawls et affirmez que « ceux qui aujourd’hui se réfèrent à leur pure situation empirique privilégiée pour la défendre ne seront pas convaincus d’adopter la position d’égale liberté qu’implique le voile d’ignorance ». Vous reconnaissez qu’il n’y a aucune raison, aucune justification argumentée qui puisse conduire à dépasser l’égoïsme spontané vers une position morale ou éthique. Dès lors, en affirmant que chacun fait son « libre choix » et qu’il n’y a pas de discussion rationnelle possible entre ces choix souverains, ne tombez-vous pas dans un solipsisme pratique bien pire que le solipsisme théorique que vous critiquez ?
          La « mort subjective » tient tout entière dans cette question qui me paraît primordiale : pourquoi et comment puis-je me sentir concerné, intéressé par un monde où je ne serai plus ? Encore une fois, il ne s’agit pas de contester la réalité de ce monde, mais simplement de douter qu’il puisse avoir quelque importance alors que je n’existe plus. C’est une question si essentielle que les religions postulent une survie après la mort afin que je puisse continuer à me sentir solidaire du monde et des autres. Mais si on ne croit pas à cette survie, ce qui est le cas de beaucoup aujourd’hui, la question se pose. Elle est au cœur des pratiques que l’on constate dans les sociétés contemporaines : désir de jouir tout de suite et maintenant, « court termisme » qui provoque dans l’économie une financiarisation dommageable pour tous, comportements irresponsables ou futiles, etc.
          Si l’on ne croit pas à une survie après la mort, il faut donc trouver dans la subjectivité elle-même les ressources et les ressorts susceptibles de dépasser un égocentrisme mortifère. Les religions jouaient autrefois ce rôle mais je pense que vous serez d’accord avec moi pour dire qu’aujourd’hui elles ne peuvent plus le jouer et que ce n’est d’ailleurs pas souhaitable.
          On peut, comme Hilaire, s’identifier à la Vie avec un grand V et se percevoir comme une parcelle de ce grand tout avec lequel on tend à se confondre. Mais ce n’est guère là qu’une nouvelle forme de religiosité, très en vogue aujourd’hui. Elle consiste toujours et encore à oublier sa subjectivité propre et à la dépasser vers une subjectivité globale, diffuse, enveloppante.
          On reste dans un rapport de pure contingence : si j’éprouve cette effusion mystique, je me soucierai des autres et du monde, mais si je ne l’éprouve pas, rien ne justifie que je sorte de mon égoïsme.
          C’est à cette contingence que vous semblez vous résigner lorsque vous écrivez qu’à partir du « libre choix » de la « libre égalité », vous vous mettez en quête d’autres personnes qui auraient fait ce même « libre choix ». Mais lorsque vous déclarez : « J’imagine qu’elles pourront être très nombreuses à partir du moment où elles ont suffisamment compris l’idéal en question », sur quoi se base cette supposition ? Pourquoi seraient-elles plus nombreuses que celles qui choisiraient l’égoïsme ? Et au nom de quoi préférer l’une à l’autre ? Votre notion de « libre choix » conduit à une impasse, à la liberté d’indifférence du « tout se vaut », à la situation ridicule de l’âne de Buridan. Vous êtes obligé de supposer, à votre propre corps défendant, qu’il puisse y avoir des raisons de préférer un choix à l’autre, au nom même de votre conception de la liberté. Et s’il y a des raisons, alors il y a explication, argumentation, justification, donc volonté de « convaincre » , voire de « démontrer » le thèse qui vous paraît la meilleure. La notion même de « meilleur choix » implique une normativité, une exigence universalisante, une prétention à la vérité. D’ailleurs, n’est-ce pas cette normativité qui est en filigrane derrière votre affirmation : « J’imagine qu’elles pourront être très nombreuses à partir du moment où elles auront suffisamment compris l’idéal en question »? S’il suffit de « comprendre » l’idéal pour y adhérer, c’est qu’il est en soi et par soi une évidence normative qui emporte l’adhésion, dès lors qu’elle est suffisamment explicitée et expliquée !
          Il faut donc partir en quête de cette normativité originaire. Puisqu’on ne saurait la trouver dans le monde (qui n’est, comme vous le dites, qu’une somme de réalités factuelles) il faut bien la chercher dans la subjectivité. Et c’est là que la « mort subjective » trouve son sens. Elle me révèle que je ne suis pas seulement un être qui va mourir (comme une pierre est détruite par l’érosion ou un arbre par la sécheresse) mais aussi un être qui ne veut pas mourir. Ce refus, on peut certes ici encore le rapporter à des affects empiriques : peur, crainte de souffrir, égoïsme à courte vue, aveuglement devant le sort inévitable, comme le Roi de Ionesco dans « Le roi se meurt ». Mais on peut aussi y voir l’expression d’une exigence primordiale. Que la mort se présente à moi comme inadmissible, impossible, intolérable, inconcevable – tous ces mots au sens le plus fort et le plus littéral – c’est là quelque chose qui est recouvert par la résignation « réaliste » à laquelle nous invite le monde. Dès que je veux leur donner une signification objective, je tombe dans le ridicule, comme ces gens qui espéraient accéder à l’immortalité par la congélation, ou aujourd’hui en avalant des tonnes de médicaments. Le refus de la mort ne se confond ni avec la croyance mystique en une survie, ni avec la recherche technicienne d’une prolongation de la vie biologique. C’est un refus purement subjectif, mais qui découvre la subjectivité comme normativité et non simple facticité. Il ne débouche sur aucune promesse ou espérance d’immortalité. Il la révèle comme prétention universalisante, et à ce titre s’orientant nécessairement vers le monde – présent et futur – pour lui faire reconnaître cette prétention. Il fonde une « éthique pédagogique » qui seule peut triompher de l’égoïsme factuel du « Après moi le déluge » ou le relativisme fataliste du « A chacun son libre choix ».
          Ce sont ces idées que j’ai essayé de développer dans » Mourir délibérément ».

        • Je reprendrais volontiers cette réflexion sur les significations du mot « mort » et des mots qui peuvent lui être associés.Il y a bien au moins deux sens du mot « mort ».La mort qui me saisit au collet ,aux tripes ,à la tête.La mort que j’entreprends de saisir à bras le corps.J’utilise le mot saisir ,car ses deux sens sont bien utiles .Le mort qui saisit le vif c’est terrifiant, »il l’a saisi à la gorge pour la tuer »dit le médecin légiste !,c’est violent.J’entreprends de saisir la mort ,au sens de comprendre avec ce plus d’intuition et d’intelligence émotionnelle de son équivalent familier (t’as pigé?).C’est pour moi le sens de mourir délibérément.
          En allant plus loin ,comprendre c’est aussi contenir .Comprendre sa vie serait alors aussi contenir la mort qu’elle comprend..
          Le saisissement est un mot peu utilisé,il est associé au froid cela ne va bien qu’avec l’idée de la mort,oublions le mot.
          La saisie est associée à la confiscation ,l’embargo.
          J’entreprends de capturer ma mort;(pas mal comme image)si je ne doute pas de mon énergie.Cette visite des mots est sans doute une exploration assez originale du mourir délibérément .En tout cas, puisque les mots ne sont jamais innocents et travaillent à notre insu notre corps et nos émotions (merci la psychanalyse ),admettons que les mots nous font terriblement signe au sujet de la mort ;il y a là une herméneutique à approfondir.
          Je ne vois pas non plus de raison(s) pour que dieu ,satan ,la nature,la famille ,les médecins lancent un avis d’expropriation sur ma vie .Défilons le paradigme des mots affublés du préfixe « ex »,exclusion de ma vie….à suivre

  2. Je suis tout-à-fait surpris par l’idée que l’extension des droits humains doive impliquer l’obligation pour femmes et hommes de justifier toujours plus et sans doute mieux la qualité et la légitimité de ces droits. Cet effort intellectuel est-il vraiment à ma portée ? Aurait-il du sens pour mon semblable ? Je n’en jurerais pas. Supposons alors que l’argument premier, « parce que c’est comme ça », soit recevable, dans la mesure où nous sommes très différemment dotés en termes de développement du raisonnement, en termes de culture, de profondeur d’éducation, d’acquis sociaux, ou en matière de sensibilité humaine, laquelle mène à des évaluations très diverses des valeurs existentielles conçues comme universelles au sens large ou des nécessités vitales (à ce propos, il semblerait obligatoire d’admettre, dans un renoncement à l’ethnocentrisme qui imprègne probablement la plupart des êtres humains, que les Droits humains soient très diversement interprétés et appliqués suivant les pays).

    Au demeurant, peu de choses me permettent d’espérer que ma conception de questions aussi fondamentales que la liberté et le droit soient comprises par (tous) les autres comme je les crois justes, c’est à dire aussi comme je voudrais qu’elles me servent ; sur le terrain général sans doute, mais plus loin, là ou cela touche à l’intime, là où la solitude devient totale, non. C’est donc vrai aussi, l’effort de réflexion de chacun devrait être plus grand quand la liberté grandit.

    Les chimères sont-elles plus belles quand elles sont vraiment inaccessibles ? Je me permettrai un parallèle avec ce qui peut justifier que chacun de nous dispose, le temps de la retraite étant venu, d’un revenu décent et équivalent non indexé sur nos talents innés et développés au cours de nos vies de labeur (ou de chômage) : de la même manière que ce revenu aurait quelque chose d’incontestable, ne réclamant pas ou plus de justifications contradictoires, l’extension du champ des droits humains serait reçu comme un bienfait sur le développement duquel il faut reconnaître en l’occurrence que le citoyen de base n’a individuellement qu’une influence infinitésimale. A moins certes que l’on ne pare la Démocratie de vertus spéculatives qu’elle semble toujours moins à même d’honorer.

    • Cette question que vous soulevez de la relativité des droits et du sentiment de justice est effectivement un problème; il a préoccupé beaucoup de philosophes et de juristes. C’est pourquoi je serais tenté de distinguer, avec John Rawls (« Théorie de la justice ») deux notions :
      1°) Le Bien est une conception personnelle, différente chez chacun : ainsi le Bien tel que le conçoit le croyant n’est pas le même que celui de l’athée, ou celui de l’Américain pas le même que celui du Brésilien.
      2°) En revanche la Justice repose sur des critères objectifs, vérifiables, ayant fait l’objet d’un accord préalable. Actuellement, il me semble que le seul critère indiscutable et partout reconnu, c’est celui de la « non nuisance » : j’ai le droit de tout faire, à condition que cela ne nuise pas aux autres. C’est d’ailleurs inscrit dans la Déclaration des Droits de l’homme et dans la Constitution française.
      Ce critère est simple, facile à appliquer, et il génère peu de contestations. On peut examiner calmement et objectivement si l’exercice de tel ou tel droit cause ou non un dommage à d’autres. Essayez d’appliquer ce critère à quelques-uns des débats actuels ( par exemple le droit à l’aide à mourir, le droit à caricaturer, le droit à exprimer ses convictions idéologiques ou religieuses, etc.) et vous verrez qu’il permet de trancher bien des polémiques oiseuses!
      Votre argumentation en faveur d’une retraite égale pour tous, non indexée sur les revenus antérieurs du travail, a le mérite de la simplicité et de la justice : quand on ne travaille plus, il n’y a pas de raison d’être rémunéré pour des mérites qui n’ont plus d’utilité sociale ! C’est encore un exemple d’application judicieuse du  » critère de non nuisance »…

      • Merci pour votre commentaire, et pardon pour la confusion possible que je n’ai pas su comment écarter : je venais de lire votre point de vue sur la retraite, l’argumentation est donc la vôtre.

      • A titre personnel, si je suis d’accord avec le « premier principe de justice » de Rawls ( Principe d’ « Égale Liberté » ) , ce n’est pas du tout parce que je pense qu’il serait universellement partagé ( le monde comme il va montre tous les jours le contraire … ), ni même qu’il « devrait » être universellement partagé au nom d’une « rationalité éthique a priori » supposée.
        Le procédé de Rawls ( établir les « principes de justice » en partant de la « situation originelle » derrière le « voile d’ignorance » ) ne vaut en effet … que pour ceux qui ont déjà en fait choisi de poser une telle « égalité en droits » comme leur principe. C’est donc un pur cercle tautologique.
        Autrement dit, tous ceux qui aujourd’hui se réfèrent à leur pure situation empirique privilégiée pour la défendre … au nom même de cette situation privilégiée réelle ( « la raison du plus fort » … ) , ne seront pas plus convaincus d’ adopter la position idéale « derrière le voile d’ignorance » que d’ adopter directement le principe d’ « Égale Liberté » comme étant aussi le leur..
        C’est pourquoi à titre personnel, je considère que je suis en effet d’ accord avec le Principe d’ « Égale Liberté » , pour la simple « raison personnelle » que je l’ ai LIBREMENT choisi ( ce que j’ appelle « Libre Égalité » : c’est librement que je choisis d’ adopter le « premier principe de justice » ).
        Différence avec Rawls : Je ne prétends plus « démontrer » une thèse ou « convaincre » à ce sujet des personnes qui ne feraient pas ce même libre choix.
        En revanche à partir de là je peux parfaitement chercher à savoir si et sous quelle forme d’ autres personnes font aussi ce même LIBRE choix.
        Et j’imagine en effet qu’elles pourront être très nombreuses, à partir du moment où elles ont suffisamment compris l’idéal en question et choisi d’y adhérer, en le disant ou pas …

        Mais du coup, cela fait aussi tomber tout un aspect de la distinction entre le « Bien » et le « Juste » de Rawls, puisque le « Juste » allégué par Rawls, n’est pour moi qu’ une conception particulière du « Bien », certes plus élaborée mais aussi plus abstraite que beaucoup d’ autres conceptions du « Bien », mais tout aussi fragile en tant que prétention à l ‘universalité.
        Le choix du « Principe d’ Égale Liberté » n’est donc pas plus « vrai », ni plus « rationnel » qu’un autre. Il ne saurait – pour moi – se déduire d’un quelconque savoir ou d’une « vérité » préalable. Il ne suppose pas non plus, encore moins, une « croyance » ou une « foi » préalable en quelque « vérité transcendante » ! Il repose purement et simplement sur cette LIBERTE elle-même dont le Principe d’ Égale Liberté propose le « partage égal » à tous … à toute personne qui « veut bien » le partager « également » avec d’autres personnes.

        La question concrète devient alors celle de la « reconnaissance » mutuelle de ces personnes entre elles … à l’ échelle mondiale, par-delà les autres « appartenances » ou conceptions particulières. C’est donc à chaque personne de faire ou de ne pas faire un tel libre choix … et d’en porter la responsabilité à sa façon, comme elle veut et peut.
        Et de voir comment exprimer son degré d’adhésion, de libre adhésion, au « Principe d’ Égale Liberté » … en tant que celui-ci se sait lui-même alors simplement adopté par « Libre Égalité » .
        ( Depuis plusieurs années je propose donc d’appeler ce Principe revu à ma libre façon , le Principe d’ « Égale Liberté Libre Égalité » ou « ELLE » en abrégé acronyme. Mais chacun est « libre » de le renommer … à sa façon )

  3. Pourquoi  » la mort délibérée », la vie exige d’accepter une succession de deuils : de notre jeunesse, de notre vie professionnelles, de notre force libidinale, de notre santé.

    Ces deuils nous ouvrent de nouveaux horizons, nous obligent à repenser notre rapport à nous même et aux autres. C’est une aventure intime. J’ai confiance dans l’extraordinaire mystère de la vie, je la subis, je la respecte comme mes ancêtre depuis 150 000 ans.

    La mort délibérée me paraît être une prétention de notre modernité qui veut tout contrôler, tout maîtriser; Faîtes confiance au mystère de la vie. Pourquoi ne pas accueillir la mort quand elle viendra à son heure, sans accélérer ni la ralentir artificiellement Malade, j’ai observé que lorsque, j’ai peur, je me raidis et j’aggrave la douleur, si je fais confiance et me détends, je l’atténue. Je sais que mon corps va lentement diminuer , cela m’aidera à y être moins attaché et accueillir ma fin. Ma vie est mystère, ma mort est mystère, je fais confiance à la vie, je fais confiance à la mort. L’amour me semble apte à traverser les frontières. Dans notre société sécularisée , la mort reste l’ultime bouleversement pour les vivants, je crois que delà a du sens.

    La vie est toujours digne, je suis scandalisé qu’une association puisse appeler à se suicider pour garder sa dignité. Qu’elle vision superficielle de l’existence humaine!.Que se passe t’il dans l’esprit d’un être qui ne peut communiquer avec son environnement? , je n’en sais rien,

    Les neurologues ont découvert la plasticité du cerveau, c’est super car on prends conscience que vieillir n’entraîne pas une dégradation, mais une reconfiguration des synapses suivant nos intérêts. Mais , je crois que la science qui ne sait que quantifier, objectiver à bien de la peine avec la subjectivité humaine.

    Depuis le bing-bang l’homme est le dernier né de l’exubérance de la vie, je lui fais confiance, depuis 10 000 ans les mythe et les religions ont laissé entendre que la vie pouvait avoir une continuité au delà de la mort, je leur fais confiance. Depuis 100 ans on dit que Dieu est mort, il n’y a pas longtemps et je crois que c’est une vision étriquée de l’univers qui entraîne la peur de la mort et le désir de contrôler la peur en dominant la mort.

    • Je vous rejoins pleinement dans votre confiance en « le mystère de la vie », mais je ne vois pas en quoi cette confiance serait contradictoire avec la décision d’en sortir quand elle devient insupportable. Contrairement à vous, je n’estime pas que la décision de mourir délibérément soit une prétention à tout maîtriser ou tout contrôler. La vie, du moins la vie humaine, tire toute sa valeur et tout son sens de ce qu’elle porte au plus haut degré la liberté. On vit pleinement et on est pleinement humain quand on choisit la personne que l’on aime, les enfants à qui on transmet ses valeurs, ou encore le métier dans lequel on va s’épanouir.
      Pourquoi cette liberté éminemment positive s’arrêterait-elle aux frontières de la mort ? Pourquoi la vie ne pourrait-elle pas décider de sa propre fin ? Quand un peintre décide que son tableau est terminé et qu’il signe, on ne dit pas qu’il veut tout maîtriser ou tout contrôler. On y voit au contraire l’expression de sa puissance créatrice et la possibilité de commencer une nouvelle œuvre. Pourquoi ne pourrait-on pas vivre sa vie comme une œuvre que l’on crée, et comme l’artiste, être juge et responsable de la décision qui la considère comme accomplie ?
      Loin qu’une telle décision conduise au caprice et à la démission, elle oblige au contraire à exercer cette capacité réflexive que vous défendez dans une autre contribution sur ce site, et elle invite à distinguer comme vous le dites très bien « l’essentiel de l’accessoire ». C’est en tout cas ce que j’observe autour de moi chez les personnes qui se sont donné les moyens de « mourir délibérément » si elles l’estiment nécessaire. Cela leur confère une responsabilité, une liberté, qui les fait vivre avec davantage de gravité et d’intensité. Être responsable de sa vie, c’est aussi être responsable de sa mort. Car la mort, comme vous le soulignez très bien, fait partie de la vie. On ne saurait donc l’exclure du champ de la liberté.
      Il me semble qu’il y a là l’expression d’un amour de la vie plus profond et plus intense que l’acceptation passive de toutes les vicissitudes de la maladie et de la sénilité. Qu’en pensez-vous ?

      • Nous partageons une même confiance dans le « mystère de la vie ». Nous sommes les fruits conscients et libres de cette extraordinaire évolution sur quelques milliards d’années.
        Nous apprécions tous les deux ce cadeau de notre liberté créatrice, mais je perçois la divergence au niveau des priorités. J’ai confiance en la vie, je respecte son mystère qui un jour m‘est donné et un autre jour…. enlevé. Je considère que la vie transcende ma liberté.
        La comparaison avec le peintre me paraît intéressante, mais pour moi la vie est le peintre et nous sommes le tableau, enfin notre liberté fait de nous des tableaux interactifs. Interactifs, oui, mais qui n’a pas le droit de s’autodétruire. !
        Notre divergence essentielle, porte sur notre regard sur la mort. Accueillir notre mort n’est absolument pas un acte de passivité, mais un respect en cohérence du mystère de la vie. Choisir de mourir délibérément pour ne pas s’affronter une des périodes les plus riches de la vie, d’après le DR E kluber Ross (fondatrice des soins palliatifs) ce n’est pas amer la vie, c’est avoir peur de la mort naturelle et mystérieuse.
        Je crois que personne n’accepte passivement les vicissitudes de la maladie, mais on peut en toute liberté les considérer comme des expériences existentielles qui exigent de leur chercher du sens. La souffrance est une épreuve que, nous essayerons d’atténuer au maximum, tout en l’accueillant car, elle fait partie du mystère de la vie.
        Je n’ai pas peur de la sénilité, car comme le dit Jean Maisondieu la sénilité est liée à la peur de la mort. Grace à la sénilité nous réussissons à nous déconnecter du réel et de notre avenir, tellement notre futur nous fait peur. D’ailleurs la médecine reconnait son ignorance, sur les causes physique de la maladie d’Azeimer..
        C’est bien cette pleine et entière confiance dans la vie qui me fait accueillir la vie du début à la fin. Sachant que l’accueil en liberté et responsabilité n’est pas passivité, mais conscience de ma réalité humaine de mortel, mais aussi pleinement vivant, présent, attentif, ouvert à l’inconnu, à l’imprévu, au mystère.

        • @Hilaire
          Vous dites : « Je considère que la vie transcende ma liberté » . Cela exprime très clairement une différence de priorité ou de « hiérarchie de valeurs » avec ce que propose François Galichet ( ou moi même, Armand Stroh, dans la mesure où nous partageons sur ce point une même priorité à la liberté ) .

          En reprenant votre formule, je dirais plutôt : »Je considère que ma liberté transcende ma vie », non pas comme une vérité générale que vous devriez accepter vous aussi, mais comme un libre choix de ma part de poser la « hiérarchie des valeurs » plutôt dans ce sens que dans celui que vous proposez.
          Je reconnais donc parfaitement VOTRE LIBERTÉ de poser que pour vous « votre vie transcende votre liberté » . Mais pouvez vous, de la même façon, réciproquement, accepter que nous fassions un autre choix de priorité que le vôtre ?
          Si « votre vie transcende votre liberté » ( nous n’avons rien contre … ) , acceptez vous que « notre liberté transcende notre vie » ? Parce que nous faisons à ce sujet un autre libre choix que celui que vous faites ?
          Ou bien votre propre formulation vous conduit- elle à penser que « la vie en général ( et alors probablement la « Vie » avec une majuscule … ) transcende la liberté ( sous entendu : la liberté des êtres humains en général)  » ?
          Jusqu’à quel point cela signifierait-il que « Votre conception de la Vie » transcende « Notre conception de la Liberté » ?
          et d’ailleurs, entendons-nous la même chose derrière le verbe « transcender » quand il s’agit du rapport entre « Vie » et « Liberté » ?

          A titre personnel, je serais d’ailleurs moins enclin que François Galichet à suivre votre « confiance dans la vie » et ceci d’autant plus que vous en accentuez l’ aspect « mystérieux », car si en effet j’ ai une confiance rationnelle dans une certaine stabilité et robustesse du « réel » et même de l’ organisation vivante en général ( qui ne disparaîtra pas « mystérieusement » demain matin … ) , ce n’est pas pour autant que je considère que cette auto-organisation du vivant soit automatiquement plutôt en faveur de notre commune liberté !
          Pour cela il faut que la liberté, la nôtre – éventuellement également partagée pour qui le voudra – y mette du sien , si l’ on peut dire.

          Ce n’est certainement pas l’ aspect « mystérieux » qui est en soi un gage de confiance bien placée !
          Bien des aspects de la crise économique et financière actuelle sont « mystérieux » par l’ imprédictibilité de certaines évolutions … Ce n’est pas une raison suffisante de confiance aveugle en ces « mystères » !

          • J’ai bien dit : « je considère que la vie transcende ma liberté ». Je n’ai parlé qu’à partir de ma représentation personnelle de la réalité. Evidemment que j’accepte qu’en toute liberté, vous fassiez un autre choix que le mien. Quand, je dis vous, c’est au singulier car je ne sais pas si F Galichet donne le même sens que vous à ce mot.
            Quand je parle de la vie c’est avec un « V », cette vie qui en quelques milliards d’années est passée de l’unicellularité à la conscience d’être et au sentiment de liberté. J’ai trop de respect pour la vie qui est origine de cette liberté pour contester que vous utilisiez pleinement ce cadeau de la vie. « La vie transcende, dans la mesure, ou elle dépasse les possibilités de la connaissance rationnelle » dit le Larousse, et voilà le sens que je lui donne.
            Vous parlez d’auto-organisation du vivant,….. !! Cette auto du vivant à peut-être un conducteur qui à son permis de conduire qui conduit la vie vers votre liberté et la mienne. Ainsi, Je partage votre avis que cette auto- organisation du vivant ne conduit peut-être pas automatiquement à notre liberté, car notre liberté n’a sans doute pas de cause automatique ?? Et je suis aussi d’accord avec vous que nous devons y mettre du nôtre pour transcender les multiples conditionnements auxquels nous sommes soumis. Mais, si nous savons utiliser notre potentiel, nous sommes libre, merci la vie.
            Quand, je parle de mystère, c’est avec un grand « M » dans le sens qui dépasse notre capacité rationnelle à l’appréhender. Par exemple : l’univers, le temps, l’amour, la mort et moi-même. Oui, car quand, je m’interroge au plus profond de moi-même sur qui je suis. Je prends conscience que la réponse n’est pas évidente si je sors des définitions superficielles d’ l’identité sociale. ET contrairement à Descartes , je pense que ma pensée , ne suffit pas à me définir.
            Ainsi, je prends conscience que je suis entouré de mystères, malgré les immenses connaissances accumulées au fil des siècles, je sais et je pense que nous savons peu de choses. Cependant, je ne classe pas la crise économique dans la catégorie des mystères. Je pense que pour les actions humaines nous devrions parler de complexité. Si j’accueille les mystères cité plus haut je pose un regard critique sur les actions humaines complexes et je souhaite que l’homme pense ses actions et prenne du recul face à ses émotions afin de ne pas être trop dépassé par la complexité de ce qu’il a construit. L’adaptabilité de la vie est un modèle.

  4. Je réponds à la fois à Hilaire et Armand. Votre discussion correspond à une controverse classique relative aux débats sur la fin de vie. On oppose en effet couramment les adversaires de toute forme d’euthanasie, même volontaire, qui placeraient la vie au-dessus de la liberté, à ses partisans qui au contraire placeraient la liberté au-dessus de la vie.
    Les premiers reprochent aux seconds de défendre sous le nom de liberté une volonté de maîtrise, de contrôle, qui relèverait de l’idéologie technicienne contemporaine. Leur critique évoque celle que le philosophe Heidegger faisait de la technique. Il y voyait un « arraisonnement », une fermeture à l’infinité de l’Etre. Ce serait une manifestation de l’individualisme moderne, dont on dénonce les défauts et les limitations.
    Les seconds reprochent aux premiers de sacraliser la vie, de la fétichiser, de la substantialiser. Ils y voient une forme laïcisée de l’aliénation religieuse. Le culte de la vie serait un substitut du culte de Dieu, et d’ailleurs l’un et l’autre ne sont pas incompatibles, loin de là. Contre cette aliénation, la défense de la liberté signifie la lutte contre toutes les formes d’oppression, qui travestissent en ordre divin et/ou naturel ce qui n’est que l’expression de normes morales étriquées et étouffantes – et une autre façon de contrôler les individus.
    Je pense que cette opposition est fausse et que le débat qu’elle alimente est largement artificiel. Lorsque vous défendez, Hilaire, la transcendance de la vie fondée sur son « mystère », vous ne considérez pas, je pense, que tout dans la vie est acceptable. Vous admettez que la médecine combatte les maladies et corrige autant que possible les infirmités. Alors pourquoi ne pas admettre de la même manière que toutes les morts ne sont pas nécessairement, comme vous le dites, « une période riche de la vie » mais que certaines façons de mourir sont abominables et n’apportent rien à celui qui l’éprouve ? D’ailleurs vous dites vous-même que « la souffrance est une épreuve que nous essaierons d’atténuer au maximum ». N’y a-t-il pas là une contradiction ? Si la souffrance « fait partie du mystère de la vie », il ne faut pas l’atténuer, il faut au contraire la vivre pleinement. Je comprends mal comment vous pouvez à la fois défendre la médecine, qui modifie la vie, corrige certains de ses aspects, combat les maladies qui font pourtant partie de la vie – et refuser la mort délibérée dans les cas où celui qui en décide considère, en toute liberté et après mûre réflexion, que la vie ne lui apporte plus rien.
    Vous ne condamnez pas, j’imagine, les résistants qui avalaient une capsule de cyanure pour échapper à des tortures horribles. Vous ne considérez pas, j’espère, que ces tortures constituent un « mystère » qu’il faudrait accueillir et affronter. Or certaines phases terminales de maladie ne s’apparentent-elles pas à de la torture ? Ne sont-elles pas une forme de barbarie, même si elles ne sont pas infligées par des hommes ? N’est-on pas en droit de s’y soustraire comme le résistant, si l’on considère en son âme et conscience qu’il n’y a en elles aucun « mystère », mais seulement une dégradation et une dénaturation de la vie ?
    La vie que vous défendez n’est donc pas la vie biologique au sens strict du terme, mais plutôt cette puissance créatrice que vous reconnaissez tout au long de l’évolution et qui pour l’instant culmine en l’homme. Certaines fins de vie n’ont rien à voir avec cette puissance créatrice mais au contraire ne sont qu’une retombée dans les servitudes et les contraintes de la matière élémentaire. Il suffit d’avoir vécu, comme moi, certaines agonies de proches pour en être convaincu. Devancer la mort dans ces cas-là, ce n’est pas méconnaître son «mystère ». Tout au contraire, c’est en restant lucide face à elle et en l’affrontant les yeux ouverts, en pleine conscience, que l’on respecte le mieux ce qu’elle a de transcendant et d’absolument autre.
    Si maintenant je me tourne vers votre position, Armand, elle privilégie le libre choix des valeurs comme principe éthique suprême. Vous dites que ce principe n’est pas une vérité rationnelle démontrable et vous comprenez très bien qu’on puisse en adopter d’autres. Vous demandez simplement que l’on respecte votre choix comme vous respectez celui des autres. Mais en même temps vous vous tournez vers les autres pour leur proposer de « partager » ce choix. C’est donc que vous estimez qu’il est justifié, qu’il a une valeur réelle, même si on ne peut pas la démontrer. Cette recherche du « partage » n’est-elle pas la revendication d’une universalité qui dépasse le simple choix factuel, comme par exemple de manger une pomme plutôt qu’une poire ?
    Par ailleurs, cette liberté que vous défendez se réduit-elle au libre arbitre, c’est-à-dire à la simple capacité ponctuelle de choisir ceci plutôt que cela ? Je suppose que vous me direz qu’elle va beaucoup plus loin ; qu’elle est un engagement qui concerne la vie entière, un projet au sens sartrien du terme qui vise une certaine cohérence globale. En ce sens, elle n’est pas seulement liberté mais aussi créativité. Elle s’apparente à la liberté de l’artiste créateur ou du savant inventeur plutôt qu’à celle du simple consommateur. Elle est la liberté de faire de sa vie quelque chose dont on soit fier, de lui donner un sens susceptible d’être reconnu par tous. Dès lors, ne rejoint-elle pas la vie telle que l’entend Hilaire, c’est-à-dire non pas le simple phénomène biologique, mais une puissance d’invention, une capacité à générer de la nouveauté, à introduire de l’imprévu dans le déterminisme de la réalité mondaine ?
    Il me semble donc que vos positions ne sont pas si éloignées que cela. La « vie » et la « liberté » ne sont peut-être que les deux noms d’un seul et même principe éthique. Si l’on ne réduit pas la vie à ses substrats organiques, à savoir les corps éphémères en lesquels elle s’incarne ; et si l’on ne réduit pas la liberté au libre arbitre, c’est-à-dire à la liberté d’indifférence, celle du consommateur dans la société de consommation, alors l’une et l’autre se rejoignent. Elles ne sont plus des notions antagonistes. Elles désignent plutôt une exigence universalisante qui s’oriente vers les autres et le monde pour se faire reconnaître en inventant de nouvelles manières d’être et d’agir. Dans cette perspective, le choix de la mort délibérée dans certaines circonstances est à la fois et indissociablement une affirmation de la vie et un exercice de la liberté.
    ..

    • Un an après cet échange,nous sommes toujours encore vivants …
      Je reconnais, François, dans votre volonté de « réconciliation des contraires, l’ habituelle exigence « universalisante » de bien des philosophes à prétendre opposer ainsi « thèse » et « antithèse » des autres pour finir par proposer la leur comme « synthèse » … Un illustre prédécesseur a même prétendu qu’ainsi, de moment dialectique en moment dialectique, il en viendrait à « l’esprit absolu », synthèse suprême de toute philosophie possible.
      Mais revenons à notre propre petit débat « momentané » .
      J’ ai en effet une conception bien particulière de la « liberté », en tout cas de la « mienne » que, en conséquence de cette particularité même, je ne saurais vouloir obliger quiconque d’adopter.
      Je ne chercherai donc pas à convaincre quiconque à ce sujet.
      Car dans ma propre définition de cette liberté là, ce sont les personnes qui se seront librement convaincues elles-mêmes ( sans être pour autant des « cons vaincus » ) en le décidant librement par elles-mêmes, qui partageront de fait suffisamment cette « même idée » de la liberté, qui sera aussi bien la « leur » que la « mienne ».
      Les mots » liberté » et « vie » sont d’abord, objectivement … des mots.
      Ce qui fait l’objet d’un accord universel possible ( en terme de constat empirique universel ), c’est que les uns et les autres utilisent le mot « liberté » ou le mot « vie », dont on peut étudier linguistiquement et statistiquement les usages par les uns et les autres.
      Au-delà ( au niveau sémantique ), commence la grande aventure de l’ « interprétation », des significations multiples, diverses, relatives et contextualisées que chaque locuteur, philosophe ou pas, peut donner à ces mots. et aux propositions et discours qui les utilisent.

      Il y a là une différence importante entre la « visée universalisante » de la plupart des philosophes, et ma proposition-définition personnelle concernant la « liberté » comme « Égale Liberté » , qui n’est pas à « prétention universalisante » , mais qui précisément, dans son énoncé définitionnel même, n’ étend la « valeur » de cette définition qu’ aux personnes qui prennent elles-mêmes la libre décision de l’ adopter. Rien d’autre donc que leur propre liberté ne peut venir « justifier » une telle décision. Il est donc parfaitement conforme à mes attentes à ce sujet, que beaucoup de personnes choisissent de ne pas s’y reconnaître, comme il est possible aussi, par construction, qu’elles s’y reconnaissent.
      Quand je dis donc que je m’ attends à ce que beaucoup de personnes puissent se reconnaître ( reconnaître leur propre conception de la liberté comme « Égale Liberté » ), dans celle que moi-même je propose, je ne dis pas qu’ elles le doivent !
      L’ « originalité » de ma proposition est précisément dans cette visée non-universelle qui pourtant n’est pas strictement « relativiste » , puisque ce point de vue personnel – tout relativiste qu’il est en effet – PEUT cependant être partagé ( LIBREMENT précisément ) par d’autres.
      Cette position bien « particulière » mais partageable concernant la « liberté » comme « Égale Liberté Libre Égalité » est beaucoup plus « relativiste » que le principe d’ « Égale Liberté » de Rawls, qui prétendait établir un « principe de justice » … universel , grâce au subterfuge du « voile d’ignorance » …
      Je réserve à une autre intervention, les conséquences que je tire de ma position en ce qui concerne notre objet de débat sur la « fin de vie » et la « mort délibérée » .

  5. Je suis un être vivant conscient de l’être, je suis aussi conscient que demain je vais mourir. C’est bien parce que je suis vivant que je suis libre ? Je suis conscient que Dieu ou la vie, comme dirait Spinoza m’a fait cadeau de cette liberté. Je respecte La vie, je respecte la liberté humaine, Mais au nom de la liberté dois – je détruire sa source : la vie ? C’est une drôle de façon de la remercier du cadeau.. !
    Je sais que toutes les sociétés humaines ont des tabous qui structurent la vie collective. L’interdit de l’inceste, du viol, et du meurtre. Ces interdits ont en commun de protéger l’être et la vie Au nom de la liberté ais-je le droit de tuer cette vie qui m’a été donnée ? Ce n’est pas une question de norme, c’est pour moi une question de cohérence. Et je parle seulement avec mon expérience subjective de la vie, et avec le sens que je lui ai trouvé et qui me donne une vraie joie de vivre.
    Vous dites que certaines morts sont abominables. Je ne peux juger, mais je vous crois aisément ! Je n’ai jamais eu l’occasion d’accompagner de proches en grandes souffrances tel que vous semblez l’avoir vécu et je me garderais bien de discuter votre expérience personnelle, qui semble avoir été déterminant dans vos positionnements du « mourir délibérément ».
    Mais je m’interroge : Mourir délibérément est-ce possible ? Entre le choix de la compagne, de notre métier, de notre engagement politique et de mourir, nous ne parlons plus de la même liberté. Nous changeons de champs symboliques, existentiels. Mettre le suicide au rang des libertés, c’est décider que le contenu la liberté détruit le contenant : la vie. La question que je me pose est la suivante : Suis-je libre, au nom de ma liberté suprême de tuer ma capacité d’exprimer ma liberté ?
    Il y a sans aucun doute des situations très exceptionnelles de souffrance infernales, qui conduisent au désir de supprimer cette souffrance par tous les moyens, jusqu’à celui de supprimer le support de la souffrance. Je ne l’ai pas vécu, je ne peux le juger, je me dois de le respecter Mais attention à la banalisation.
    La vie réserve des surprises incroyables, de nombreux rescapés de maladie très graves et d’handicapés physiques disent « merci cet accident de la vie qui m’a permis d’accéder à la joie d’être ». Alors ces mêmes personnes ont sans doute à certains moments « jugée » que leur vie ne valait pas la peine d’être vécue. Heureusement elles n’ont pas menée au bout leur désir de suicide, ou elles se félicitent de l’avoir raté. Je lisais récemment l’histoire d’une personne dépressive qui avait raté son suicide, mais avait réussi à devenir handicapée en ayant les jambes coupées au-dessus du genou après s’être jetée sous un train… !! . Depuis, elle vivait intensément. Elle avait retrouvé le goût et la joie de vivre.
    Nous partageons cet émerveillement de la puissance créatrice de la vie et devant son mystère, qui nous révèle bien des surprises. Mais le suicide est désespoir, car la mort délibérée est bien un suicide en pleine conscience. Choisir de mourir plus tôt, interrompre prématurément le cycle naturel de la vie. Est-ce respecter son mystère ? Je ne le crois pas……. !!
    Donc, avec ma perceptions incomplète de votre projet, car je n’ai pas lu le livre. je trouve dangereux, ce projet de « mort délibérée » au nom de la dignité… Les handicapés mentaux sont dignes, Les vieillards séniles sont dignes car, ils sont humains. Si ce projet devient une future normalité comme vous semblez le souhaiter, en son nom on pourra encourager le suicide de papy dont l’héritage est en train de fondre mois après mois, tellement l’EPAD est couteux. Le plus diplomate de ses descendant sera chargé de l’encourager à faire le choix qui arrange matériellement ses descendants. Qu’en pensez-vous ?
    La mort délibérée serait une affirmation de la vie et un exercice de liberté dites-vous ! Moi j’y vois une contradiction …. !! Cependant merci de l’existence de votre site qui nourrit ma réflexion et provoque de nouvelles interrogations et je suis toujours prêt à réfléchir et réviser mes représentations.

    • Votre argumentation est serrée et rigoureuse. Vous faites, me semble-t-il, quatre objections, dans votre texte, au « mourir délibérément ».
      1°) Mourir délibérément (c.à.d. je le répète, après mûre réflexion, quand on estime en conscience que la décision est juste) serait contradictoire. Ce serait « au nom de la liberté détruire sa source », donc un acte incohérent, illogique. Mais je vous rappelle qu’une des conditions mises à l’assistance au suicide, en Suisse comme en Belgique et aux Pays-Bas, c’est l’existence d’une maladie reconnue comme incurable, au pronostic mortel à brève échéance, et génératrice de telles souffrances et/ou incapacités qu’elle rend irrémédiablement la vie insupportable pour celui qui en est atteint. Ce n’est donc plus de la vie qu’il s’agit, mais d’une vie devenue malade, non seulement diminuée ou affaiblie (ce qui pourrait encore s’accepter, comme on le voit avec la vieillesse) mais atteinte dans sa vitalité même, sa capacité à se conserver. Ce n’est pas la vie qu’on détruit, mais une apparence de vie. Personne ne défendra le droit de mourir délibérément pour une maladie dont on saurait qu’elle est temporaire, si douloureuse et invalidante soit-elle. Dans les cas de fin de vie avérée et irrémédiable, on ne choisit pas la mort contre la vie – ce qui serait en effet inacceptable parce que incohérent – mais une mort contre une autre, une manière de mourir (douce, lucide, conviviale) contre une autre (violente, crépusculaire, et le plus souvent solitaire, sur un lit d’hôpital bardé de tubes).
      Dans la mesure où la douceur, la lucidité, la convivialité sont des valeurs de la vie, je maintiens donc que dans ce cas (et dans ce cas seulement) on meurt délibérément au nom même des valeurs de la vie, pour lui rester fidèle. C’est la vie elle-même qui appelle à cette manière « digne » de mourir. La meilleure manière de la « remercier du cadeau » qu’elle nous a fait (pour reprendre votre expression), c’est encore de rester fidèle jusqu’au bout à ses valeurs.
      2°) Vous me direz – et c’est votre seconde objection – que le savoir médical n’est jamais certain, que « la vie réserve des surprises incroyables » et qu’aucun pronostic fatal n’est certain à 100%. Certes. Mais est-ce une raison pour renoncer à toute réflexion rationnelle dans ce domaine ? Quand je prends ma voiture, je ne suis jamais sûr à 100% que je n’aurai pas un accident. Mais je sais que si je respecte le code de la route, si je conduis prudemment, j’ai des chances raisonnables d’arriver à bon port. Tous les actes de la vie impliquent une prise de risques, un engagement sans certitude absolue de réussite. Si la médecine, dans l’état actuel des connaissances, me dit que je n’ai plus guère de chances de rester en vie au-delà de quelques mois, et si ces quelques mois sont pour moi un calvaire permanent qu’aucune médication ne soulage, alors je ne vois pas en quoi devancer la mort serait déraisonnable, bien au contraire. Sur quoi peut-on se fonder pour prendre des décisions sinon sur la raison ? Bien sûr il n’est interdit à personne d’espérer un miracle, comme ces gens qui vont à Lourdes ou qui soignent leur cancer avec des plantes. Mais on ne peut pas refuser à celui qui a examiné toutes les éventualités et qui a conclu que raisonnablement il a toutes chances de connaître une agonie très douloureuse pour lui et les siens, le droit d’en tirer les conséquences, ni à la société dont il fait partie le devoir de l’aider.
      3°) Vous faites alors une troisième objection : si on autorise l’aide à mourir, « en son nom on pourra encourager le suicide des papys dont l’héritage est en train de fondre mois après mois ». Mais cette fois, c’est votre argumentation qui me paraît contradictoire. D’un côté, vous refusez l’aide à mourir au nom de la liberté qui devrait toujours subsister en toutes circonstances. Mais d’un autre côté vous considérez que le « papy » peut être manipulé par « le plus diplomate de ses descendants », ce qui revient à nier qu’il soit véritablement encore doué de liberté. Vous ne pouvez pas à la fois condamner l’aide à mourir au nom de la liberté et affirmer que les personnes en fin de vie seraient fatiguées, influençables, manipulables, donc plus vraiment libres !
      Dans les pays où elle est reconnue, l’aide à mourir est subordonnée à des « conditions réflexives » très rigoureuses : expression de la volonté à plusieurs reprises, de façon écrite, et après toute une série d’entretiens, de discussions, d’échanges avec les soignants et les accompagnants en dehors de la présence des proches ; prise de décision de l’aide à mourir par un conseil collégial comprenant obligatoirement plusieurs médecins et soignants. Ces conditions apparaissent suffisantes pour éloigner toute crainte de « manipulation de papys » !
      4°) Reste votre quatrième objection : « entre le choix de la compagne, de notre métier, de notre engagement politique, et le choix de mourir, nous ne parlons pas de la même liberté ». La liberté de mourir serait d’un autre ordre que toutes les autres libertés, parce que ce serait « décider que le contenu (la liberté) détruit le contenant ».
      Cette objection est très forte. Il est vrai qu’il y a dans la décision de mourir une irréversibilité qui n’existe pas dans la plupart des autres actes de l’existence : je me marie, mais je puis ensuite divorcer ; je choisis un métier, mais je puis en changer, etc.
      Toutefois à y regarder de plus près, la différence n’est plus aussi radicale. Certes, je peux divorcer après m’être marié, mais les années passées ne se rattrapent pas : se marier à quarante ans, ce n’est pas la même chose que se marier à vingt ans. Certes, je peux changer de profession, mais je ne saurais effacer les souvenirs de mon premier métier, bons ou mauvais. On est toujours, quoiqu’on dise ou qu’on pense, dans l’irréversible. Nous n’avons qu’une vie, elle n’évolue que dans un sens, on ne peut jamais revenir en arrière.
      Par conséquent, dès lors que j’estime en conscience, après un examen approfondi et aussi rigoureux que possible (voir plus haut) que la décision de mourir est la meilleure que je puisse prendre, elle n’est pas fondamentalement différente de celle par laquelle je prends une décision qui engage ma vie dans un sens qui sera lui aussi irréversible : on n’a pas deux fois vingt ans, on ne vit pas plusieurs jeunesses, on ne peut pas lire tous les livres ni visiter tous les pays de la terre. Tout choix de vie, d’une certaine manière, est aussi un choix de mourir, du fait qu’il condamne définitivement d’autres choix.
      Voilà les quelques réflexions que m’inspire votre réponse. Je vous suis très reconnaissant de la clarté et de l’honnêteté intellectuelle avec lesquelles vous exposez vos positions, ainsi que de la compréhension dont vous faites preuve pour les conceptions différentes de la vôtre. C’est seulement ainsi qu’on peut faire progresser la réflexion sur ce problème délicat.

      • Je considère ma vie et ma liberté comme un merveilleux cadeau. J’accueille pleinement ce cadeau, dont je jouis particulièrement depuis que je suis retraité. Je sais que un jour je vais mourir, mais je ne détruirais pas délibérément ce cadeau, car il n’est pas ma propriété, ma vie me dépasse.
        La vie qui me porte comme bien d’autres, est accompagnée, de joie, de souffrance, d’angoisse, de tragédie. Mais je l’assume pleinement. Et j’adhère au sens de l’éternel retour Nietzschéen. Je dis oui à la vie. En tant que cadeau, je remercie le donateur divin et les donateurs que sont mes parents. La vie est un cadeau d’amour. , seul l’amour donne sens à la vie et à la mort. Je vous comprends quand vous faites référence à une mort crépusculaire, solitaire sur un lit d’hôpital bardé de tubes. Mais le scandale ce n’est pas la mort, mais la solitude… !! Dans ce moment fondamental, essentiel, ce qui est grave c’est la peur des vivants face à la mort au lieu d’assumer une vraie présence et totale disponibilité d’amour, de tendresse auprès de ceux qui affrontent cette épreuve.
        Si je consens pleinement à vivre, j’accueille la réalité de ma vie, j’aime passionnément cette vie, et je ne la subis pas, je la vis : « Le mal que l’on subit est un mal que l’on ne vit pas et le mal qu’on vit est un mal que l’on ne subis pas dit André Comte Sponville. Nous avons deux type de vie : .1) la vie qui nous est donnée 2) celle que nous choisissons de vivre. Ne la rétrécissons pas en ayant peur de vivre pleinement, peur de souffrir sachant que la souffrance morale est en générale due au refus de vivre la vie que nous avons, et accueillons notre futur mort comme l’accomplissement de notre vie.
        Ou mettre le curseur de la vie indigne, tellement qu’elle mériterait une mort délibérée? Voilà la question : Phillipe Pozzo di Borgo qui a inspiré le film « intouchable », film qui ne m’avait pas emballé, m’a vraiment touché à la lecture de son dernier livre « toi et moi, j’y crois » Fayard. Dirigeant du groupe LVMH , ayant pouvoir, puissance, richesse, prestige responsable d’une multinationale de renommée mondiale, il s’est retrouvé en quelques minutes tétraplégique à l’âge de 42 ans. Passionné d’avion, de deltaplane, le voilà immobilisé et totalement et définitivement dépendant des autres, et tout cela au sommet de sa vie….. !! Si, comme vous le souhaitez, une loi lui avait permis de mourir délibérément, ses capacités de réflexivité, d’évaluation et de jugement qui étaient importantes, l’aurait vraisemblablement amené à se dire que tout bien pesé le futur ne vaut pas la peine d’être vécu. Heureusement, aucune loi, ne lui a permis ce type de délibération, sinon il ne pourrait témoigner de sa renaissance.« Si j’ai profondément changé à la suite de mon accident, je suis pourtant la même personne. La course à la réussite, avait escamoté celui que je suis vraiment. Il faut dégager la source intérieur, se recentrer, revenir à soi, peut-être ? Dans l’immobilité et dans le silence, je me suis retrouvé. L’agitation de la vie moderne avait estompée mon identité. J’y ai découvert l’extraordinaire richesse de l’inaction alors que j’avais toujours considérée que la vie est dans l’action » « L’occident vit selon ce mirage d’un bonheur qui résiderait dans notre capacitéà nous réaliser et même à nous « gaver ». voilà notre image de la réussite. C’est un non-sens absolu ! Et , il m’a fallu 42 ans pour le comprendre, elle était vide cette existence. Le silence m’a permis de découvrir l’autre tellement différent. Et dans la richesse de la relation, j’ai trouvé la source du bonheur ». Je ne vois rien à rajouter à cette vérité qui remet en cause vos arguments
        Le problème, c’est que, nous ne nous connaissons pas, et nous ne savons pas comment, nous affronterons une épreuve. La première rationalisation suite à un verdict médical précède l’expérience vécue, beaucoup de personnes se découvrent des ressources insoupçonnées. Ainsi, je considère que c’est une illusion de rationaliser l’épreuve qui n’est pas expérimentée sur la durée. D’où l’impossibilité de délibéré sur l’inconnu, sur un futur hypothétique, sur une la vision négative de l’avenir. Vous dites que toutes les décisions sont irréversibles, je suis d’accord, mais comparer la décision de mourir, au choix de son compagnon me parait toujours autant décalé et réducteur.
        La mort est une expérience ontologique, on peut être un mort vivant, si nous sommes enfermés dans notre solitude, notre égo, sans amour. Et on peut vivre notre mort comme le père de la phénoménologie B Russel. qui dit à sa femme avec une profonde joie quelques heures avant de mourir « J’ai vu quelques chose de tout à fait merveilleux Non, je ne peux pas te le dire ». Les moments qui précédent la mort peuvent être de grands moments de développement affirme Marie de Hennezel , la mort est la dernière étape de la croissance dit le DR Elisabeth Kluber Ross. Ces femmes expérimentées doivent nous éclairés sur le sens de la mort.
        Je ne peux juger celui qui met fin à ses jours, tellement sa vie lui est insupportable, je ne suis pas à sa place. Mais, je souhaite faire partager une autre vision de la vie, et je ne crois pas à la sagesse du « mourir délibérément », je la perçois comme une illusion de toute puissance. Accepter ma mort, n’est pas du fatalisme, c’est choisir de vivre l’épreuve de la mort en conscience, c’est m’affronter à ma vérité d’être, c’est éprouver la loi de la nature qui m’habite, c’est vivre en conscience ma senescence avec la force de mon esprit. Vivre cette épreuve, c’est l’étape ultime de l’individuation dont parle Jung. Nietzche, l’exprime également. J’accueil ma vie, ma joie, ma souffrance et ma mort. Regarder la réalité, la vivre, ne rien fuir, vivre dans le réel, habiter toute ma vie sans rien refuser voilà ou je trouve ma liberté. Je mesure l’immensité de la vie, je la perçois reliée, j’ai une conscience de la souffrance et de la mort, et je suis prêt à accompagner ceux que j’aime au plus intime afin de partager le passage, par ma présence et ma totale attention au vécu de ce moment.
        Et je trouve grave de légiférer, sur l’euthanasie et la décision du Dr Bonnemaison doit être condamné car aucune société digne de notre commune humanité ne peut justifier de telles décisions.
        François, mon désaccord est fraternel et l’occasion d’interroger et d’approfondir mes convictions, mais, mes lectures récentes, et mon chemin de vie aurait tendance à les conforter. Qu’en pensez-vous ?

        • Votre éloge de la vie est très beau et visiblement sincère. Je suis heureux que vous soyez actuellement dans cette disposition d’esprit qui ne peut qu’engendrer une relation joyeuse au monde, aux autres et à soi.
          C’est pourquoi votre contribution n’appelle pas vraiment de « réponse ». Simplement, c’est votre conception, et vous reconnaissez vous-même qu’elle n’est pas forcément partagée par tous. Vous écrivez : « Nous ne nous connaissons pas, et nous ne savons pas comment, nous affronterons une épreuve ». C’est cette part d’inconnu qu’il faut préserver en aidant ceux qui, au nom du même amour de la vie que vous, estiment qu’ils doivent s’arracher à ce qui n’a plus rien à voir avec la vie. Il me semble que vous devriez être d’accord avec une loi qui loin d’imposer la mort à quiconque (c’est là une caricature qui n’a rien à voir avec la vérité) , permet à ceux qui le veulent, et seulement à ceux-là, de quitter une vie qui n’est plus la vie.
          Vous dites que la mort est « une expérience ontologique » qu’il faut vivre pleinement. J’en suis d’accord. Mais je ne vois pas en quoi celui qui déciderait de mourir dignement vivrait sa mort moins intensément que celui qui meurt dans des souffrances abominables lui interdisant toute lucidité, et même, comme dans la dernière loi Leonetti, le plongeant dans un sommeil irréversible.
          Au nom de votre conception, condamneriez-vous les résistants, comme Jean Moulin et bien d’autres, qui se sont suicidés pour échapper à des tortures barbares ? Direz-vous qu’ils ont évité « l’épreuve de la mort en conscience » et qu’ils ont « fui la réalité » ? J’ose espérer que non ! Eh bien, ne croyez-vous pas qu’il y a des agonies qui sont aussi barbares que la barbarie nazie, sauf qu’elles sont infligées par la maladie et non par des tortionnaires ? Les justifierez-vous sous prétexte qu’elles sont encore un aspect de « la vie » ?
          Il ne s’agit pas de prôner le « mourir délibérément » pour tous. Dieu merci, ce sera toujours une exception dictée par des circonstances exceptionnelles. Vous avez eu la chance, apparemment, de ne côtoyer personne dans ce cas : tant mieux pour vous. Pour ma part, du fait de mon engagement dans l’association « Ultime Liberté », j’ai approché de près des hommes et des femmes qui vivaient – si l’on peut dire – des agonies n’ayant plus rien d’humain, ni même d’animal. Les aider était pour moi une évidence que, j’en suis sûr, vous auriez partagé pareillement.

          • « C’est cette part d’inconnu qu’il faut préserver en aidant ceux qui, au nom du même amour de la vie que vous, estiment qu’ils doivent s’arracher à ce qui n’a plus rien à voir avec la vie » dite vous ?

            Je ne sais répondre à cette question, mon intuition me crie que cette vision passe à côté de quelques chose d’essentiel, mais quoi ? J’ai trouvé sur internet le contenu d’une formation aux soins palliatifs du Dr Schwald et je vous transmets son contenu qui exprime ce que je ressens confusément : « la phase ultime » Formation ASPER, 2007 «Les urgences en soins palliatifs et la fin de vie à domicile ».

            « L’agonie n’est pas seulement un ensemble de mécanismes physiologiques conduisant à la mort, C’est un processus psychologique et spirituel qui nous échappe en grande partie, non réductible à un savoir. Ne l’évoquer que par ses symptômes serait en faire une dernière maladie, encore une fois l’affaire des soignants. Or nous sommes précisément convoqués à un mystère. Ne pas le respecter relève de l’obscène. Après la lutte, la résistance, la volonté et l’espoir de vivre arrive la période de l’abandon, du lâcher prise, du détachement : véritable crise physique, morale, spirituelle, mais aussi familiale.

            C’est un intense travail symbolique de séparation : mourir, c’est échapper à tout, à soi-même et aux autres. Mais ce processus ne consiste pas, comme on l’a souvent dit, à faire un deuil anticipé de ses objets, voire à prendre congé de la vie. Ce que Michel De M’Uzan nomme le travail du trépas, il met en lumière une activité psychique présidée par l’expansion libidinale et l’exaltation de l’appétence relationnelle. Pour enclencher ce travail, l’individu a parfois besoin d’une personne réelle, réalisant une dyade, sorte de corps indépendant qui pour se construire, exige un contact physique entre ses éléments.

            La personne objet doit être disponible et capable de combler les besoins élémentaires du mourant, ce qui signifie qu’elle accepte qu’une part d’elle-même soit incluse dans l’orbite funèbre du mourant.

            Faut-il aider les mourants à faire le deuil d’eux-mêmes ? Michel De M’Uzan y voit une « euthanasie psychique » et préfère les aider à vivre jusqu’au bout.

            De plus, le mourant vit un clivage du moi, entre d’une part une mort qui n’existe pas pour l’inconscient, et de l’autre la résignation et même le souhait de finir au plus vite. Ce clivage explique l’alternance de moments de régression des relations objectales et de phases d’espoir, alternance parfois difficile à comprendre et à vivre pour l’entourage. Le danger de la relation terminale réside dans la fusion et sa défense, l’indifférence.

            C’est au cours de cette phase ultime que s’achève la relecture de vie (J-L. Hetu) : Cette analyse critique de sa vie passée est propre aux périodes de transitions de vie dont notamment la proximité de la mort. C’est un processus universel, naturel, d’intégration partiellement narcissique, permettant d’unifier l’ensemble de son existence. Elle a pour fonctions de comprendre et d’accepter son passé (question du sens), de se réconcilier avec soi-même (et peut-être avec les autres), de préparer le sujet à sa mort et mettre un terme aux choses non-finies, les non-dits et les conflits en suspens. Cette expérience de la séparation est individuelle, réclamant aux autres (autant à l’entourage qu’aux les soignants) de trouver un équilibre instable entre attachement et détachement, respectant le rythme du mourant, et sa façon de nous quitter.

            C’est donc aussi un acte social : la mort ne concerne pas que le mourant, il n’y a pas que le mourant qui agonise, nous agonisons avec lui : regarder mourir, c’est regarder quelqu’un nous échapper, et c’est accepter de se tenir là, sans véritablement comprendre, mais n’est-ce pas cette impuissance assumée qui donne un sens à ce moment ?

            Comment ne pas souhaiter s’approprier aussi ces instants ultimes, résister à la tentation d’y projeter ce que nous aimerions qu’elle soit ?

            Comment échapper à la tentation d’être l’élu des dernières paroles, du dernier souffle, d’être présent à ce dernier moment comme s’il nous ouvrait une compréhension possible de ce passage ?

            Comment accepter que pour se séparer, il faille parfois cette rupture de communication comme nécessaire, le repli dans le silence ou la confusion, et comment comprendre autrement ces malades qui décèdent au moment
            même où le proche qui pourtant a été présent des jours et des nuits finit par s’absenter un court moment ?

            Même si chacun vit à sa façon cette épreuve de séparation, l’amour terminal ne sert qu’à cela: aider l’autre à vivre en notre absence. Les derniers mots du mourant : un legs inespéré dans la vie du survivant (DE MONTIGNY Johanne) : « …La portée des mots que l’un adresse à l’autre, autant que l’absence de réactions, est telle que le deuil qui s’ensuit sera marqué par son ouverture sur le monde ou, au contraire, par un effondrement personnel.

            Parce qu’une vie tire à sa fin, les silences, les gestes, les regards et les paroles se vivent à fond dans un confort inespéré ou, au contraire, dans un malaise que soulève l’intimité de la rencontre ultime. Voici ce qu’il faut retenir de ces séquences poignantes : ceux qui meurent devant nous ont un enseignement exceptionnel à nous livrer : la réparation d’une affectivité blessée au cours d’une vie peut, en phase terminale, affranchir le couple « mourant-survivant » dans leur trajectoire respective.» Les paroles suspendues sont un obstacle majeur à la guérison psychique tant pour celui qui meurt que chez le survivant.

            Entre acharnement et tentative euthanasique : dans ce mystère qui se joue, dans ce combat mené contre la mort qui s’annonce, persiste toujours le désir de lui disputer encore une part : « quand nous avons renoncé aux utopies de l’acharnement thérapeutique, il reste à contester à la mort sa maîtrise sur le temps » (Jankélévitch : La mort). Si l’acharnement thérapeutique est un assaut contre la «Mors certa », la tentation euthanasique en est un contre la « Hora incerta »

            Je n’aurais su expliqué mon positionnement comme le Dr Schwald, mais ces explications me conviennent car elle respecte l’étape de la mort et nécessitent avant tout de l’amour. Elles démontrent l’importance de vivre pleinement ce moment-là. Quant aux résistants comme Jean Moulin, j’approuve totalement leur suicide pour éviter de faire du mal aux autres. C’est un acte d’amour et une conscience de leur limite, face à la souffrance infligée. Choisir de mourir par amour pour les vivants me semble une belle mort.
            Mais si les vivants et bien portants ont pensé l’importance de ce moment pour tous, ne doivent-ils pas assumer leur impuissance, sans rien projeter de leurs désirs et laisser la vie faire son travail comme lors d’un accouchement.
            Qu’en pensez-vous ?
            Fraternellement.

  6. Le témoignage de Denise ( sur la page « portrait chinois de la vieillesse », 27 juillet 2015) me conduit à avancer un cinquième argument pour justifier le « mourir délibérément ». Elle parle de son oncle qui vit d’autant plus sereinement qu’il s’est donné d’avance le droit de partir si la vie lui devient trop insupportable (« le bouillon de onze heures »).
    Je crois qu’il exprime ainsi une vérité profonde : un bien n’a de valeur que si on est libre de le choisir et de le comparer à d’autres. Si je ne vois jamais que des tableaux de Gauguin, je ne saurais dire qu’ils sont beaux. Si je suis obligé (par convention ou par pression sociale) d’adhérer à une doctrine, cette adhésion n’a aucune valeur. Pour dire que j’aime un tableau ou un peintre, il faut que je puisse le confronter à d’autres styles de peinture et juger librement qu’il est supérieur à eux. Pour apprécier un écrivain, il faut que j’aie la possibilité d’en lire d’autres et de le préférer à eux. Si je ne lisais que lui, mon choix ne serait pas un choix, et par conséquent il n’aurait pas de valeur.
    Il n’en va pas autrement pour la vie. Pour que la vie ait une valeur, il faut que je puisse la comparer et la préférer à d’autres possibilités – en l’occurrence la mort. Ceux qui condamnent la mort délibérée au nom de la « valeur de la vie » s’enferment dans une contradiction insoluble : pour que la vie ait une valeur, elle doit pouvoir être choisie. En refusant ce choix, ils ôtent en réalité toute valeur à la vie; ils en font une prison, une condition indépassable qu’il faudrait subir jusqu’au bout, quelles que soient les conditions. Sous couvert de défendre la vie, ils la déprécient.
    C’est pourquoi l’oncle de Denise me semble faire preuve d’une profonde sagesse.

    • Je réponds ici à la question de Hilaire dans son intervention du 15 novembre.
      Je répondrai sur un seul point : celui de l’agonie. Le texte que vous citez dit que l’agonie est un processus qui n’est pas seulement physiologique, mais psychologique et spirituel. Il faut respecter ce temps dédié à un « travail symbolique » de séparation très important.
      Je suis tout à fait d’accord.. En revanche, je suis en désaccord avec la condamnation qu’il en tire de ce qu’il appelle « la tentation euthanasique ».

      Tout dépend de ce qu’on entend par là. S’il désigne une mort qui serait infligée par les soignants, sans que le mourant en ait à aucun moment exprimé la volonté, c’est là en effet un acte qui abrège arbitrairement un processus nécessaire.

      Si en revanche c’est le mourant qui non seulement dit qu’il veut mourir, mais accomplit l’acte lui-même, cet acte est précédé de tout un « travail » de dialogue, d’échanges, de réflexion avec les accompagnants qui est exactement le même que celui des accompagnants de « soins palliatifs ».

      Pour avoir accompagné des personnes dans ce « processus » de mort volontaire, je peux témoigner que le « travail » qui s’accomplissait avec l’entourage (conjoint, enfants, accompagnants) était d’une qualité rare – et d’autant plus que ces personnes, grâce à leur décision de devancer la mort, avaient encore une lucidité et une clairvoyance qui leur permettait de faire leur « travail symbolique » de séparation en pleine conscience.
      Je ne suis pas certain que ce « travail » soit de même qualité ni de même profondeur avec un mourant qui se débat avec la souffrance, les pertes de conscience, l’abrutissement par les médicaments – sans parler de la « sédation terminale » qu’on veut maintenant nous infliger !

      C’est pourquoi le texte que vous citez – et qui est effectivement très juste – non seulement ne me semble pas condamner la « mort délibérée », mais en constitue au contraire la plus belle apologie. C’est la « mort délibérée » qui, au moins dans certaines circonstances, permet le mieux ce « travail symbolique ».

      • Suite à votre contribution du 21 Novembre et après de nombreux échanges depuis le 23 Avril 2015, Il me semble discerner nos points de convergences et de divergences, je vous les fais partager afin de voir si nous faisons la même analyse de ces différences.
        A ) convergences :
        – Nous partageons une vision très positive de la vie et considérons important de vivre notre mort en pleine conscience.
        – Nous accordons une grande importance à l’étape qui précède la mort, temps de relecture de vie de réconciliation avec soi-même et avec ceux qui ont eu de l’importance dans notre existence. Cette étape est l’objet d’un travail symbolique de séparation et de préparation au départ, essentiel entre le mourant et ses proches.
        – Nous, nous opposons à l’acharnement thérapeutique, qui ne respecte pas la volonté du mourant ainsi qu’à la sédation terminale qui a en commun d’empêcher ce travail symbolique de séparation et de préparation au départ.
        B ) Divergence.
        – Je considère inappropriée l’expression « mourir délibérément ». Le terme me paraît trop banal par rapport pour un tel sujet et manque de sacralité. ON délibère dans les assemblées, ou pour décider de de sanctions pénales mais pas de choisir sa mort, comme une voiture. La mort est un mystère absolu, on ne peut en parler avec cette légèreté. Je préférerai l’expression : Assumer sa mort. Car c’est bien le fait de désirer assumer notre mort en toute responsabilité que nous partageons. Il y a que les religions ou la poésie qui trouvent les mots justes pour parler de la mort. Par exemple, je trouve sublime le poème d’Aragon que vous commentez le 19 Octobre. Je lui trouve une haute densité spirituelle, je dirais même mystique, nous devons nous affronter au paradoxe de l’étrangeté de la mort, incroyable, inacceptable pour notre égo. Mais dès que nous dépassons cette vision étroite nous pouvons dire, comme Aragon : « rien n’est si précieux peut être qu’on le croit, d’autre viennent, ils ont le cœur que j’ai moi-même. Il y aura toujours l’eau le vent la lumière Rien ne passe après tout si ce n’est le passant N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que Merci. Je dirais malgré tout que cette vie fut belle. ». Tout le mystère et le paradoxe de notre mort et de la mort est ainsi ne la désacralisons pas.
        – Je n’accepte pas que l’on puisse décider de mourir délibérément. Mon respect de la vie, qui nous habite, nous dépasse, à comme conséquence que aujourd’hui, je désire la laisser poursuivre son œuvre jusqu’à la fin. Je ne sais pas peut – être que face à des souffrances qui dépasse ma capacité à assumer ma mort, je désirerais l’abréger ? En toute conscience aujourd’hui, je suis opposé à cette fin. Et, je crois qu’il est souhaitable qu’elle ne soit jamais abrégée de manière délibérée, si c’est dans l’intention de fuir cette étape. Cette étape est fondatrice pour le mourant et ses proches.
        – Cette décision de mourir quand, nous l’avons décidé est volonté de contrôle sur la vie qui est ainsi objectivée et me fait penser aux manipulations génétiques, OGM …etc Enfin toutes atteintes au respect profond de la vie qui nous porte depuis quelques milliards d’années m’interroge. Inconscience ? Toute puissance ? …. ! Depuis 150 ans nous pillons le sous-sol, polluons, et renvoyons dans l’atmosphère des tonnes de CO2 qui ont mis des millions d’années à se transformer en pétrole ou charbon. Je souhaite que nous soyons plus humbles afin de ne pas détruire ce que nous oublions d’admirer
        Je crois que l’univers à un sens mystérieux qui nous dépasse, mais il nous faut une vie pour en déchiffrer quelques fragments. J’accueille la mort et son mystère absolu.

        • Je vous rejoins sur les points d’accord.
          Pour ce qui est de l’appellation « mort délibérée », cela me semble un point mineur. Mais « délibérer » ne me semble pas être, comme vous le dites, ,une démarche « banale » ni même « manquant de sacralité ». Pour ne prendre qu’un seul exemple, les évêques qui, dans un Concile, débattent de questions théologiques délibèrent ; et pourtant ils traitent de choses graves, essentielles, et même, pour les croyants, « sacrées ». La délibération est le fondement de la démocratie, qui porte les valeurs de respect d’autrui, d’égalité, de fraternité, de solidarité, de liberté : ce n’est pas rien !
          S’agissant de la divergence qui demeure, une seule remarque. Vous dites : « Je n’accepte pas que l’on puisse décider de mourir délibérément ». C’est là une phrase ambigüe, et extraordinairement dangereuse.
          Certes, c’est votre droit le plus absolu, que personne ne conteste, de ne pas vouloir décider de votre mort. Mais acceptez-vous que d’autres puissent en décider autrement ? Ou bien prétendez-vous imposer votre position à tous, même à ceux qui ne la partagent pas ?
          Dans le premier cas vous devez admettre une loi qui, sans rien imposer à personne, permet à ceux qui le veulent de faire ce qu’ils ont décidé en conscience et après mûre réflexion de faire, sans que cela nuise aucunement aux autres.
          Dans le second cas vous imposez à tous votre propre conception – ce qui est très exactement la définition du totalitarisme.

          • Tout d’abord, je voudrais vous remercier de pointer le danger et l’ambiguïté du terme « je n’accepte pas que l’on puisse décider de mourir délibérément ». Cette expression est malheureuse car, elle ne correspond pas à l’esprit de ce que je voulais dire.. je corrige : « Dans mon état de conscience actuel, je me positionnerai fermement contre la légalisation due l’euthanasie, même dans l’esprit « délibéré » que vous énoncez » . Mais j’ai une grande foi dans le dialogue, la démocratie, la liberté individuelle ainsi j’accepterais d’être minoritaire si une telle loi voyait le jour. Sachez que les totalitarismes d’où qu’ils proviennent sont pour moi, l’abomination absolue.
            Si j’ai plaisir à échanger sur ce site et même apporter la contradiction, c’est aussi pour être remis en cause moi-même afin d’éprouver la solidité de mes arguments, mais je sais que face à un tel sujet rien ne vaut l’expérience sensible. Je suis également conscient que vous avez beaucoup plus d’expérience que moi, c’est pour cela que Je précise que je ne sais pas quelle sera mon attitude face à la souffrance telle que vous la présentez… ..Mais en attendant de mourir, il me semble qu’une réflexion approfondie sur la mort est un atout pour être mieux armé lorsqu’elle se présentera d’où mon désir d’échanger et de partager sur votre site. Je conteste âprement vos positions, J’espère que l’affirmation libre de mes convictions et le fait que je discute le « mourir délibérément »ne vous pose pas de problèmes ?
            Débattre, délibérer est le fondement de la démocratie, je suis d’accord et j’aime le débat démocratique, comme j’aime le partage contradictoire. Mais décider de se donner la mort de façon volontaire après une délibération avec soi-même ?? Cela m’interroge profondément. Ramener le mystère de la mort, l’imprévu absolu, dans le contrôle des évènements dans l’ordre de la décision personnelle, réduit le mur mystérieux de la mort. C’est à ce niveau que je ressens le manque de sacralité et que je vous l’exprime, mais est-ce partageable ? Ce mystère est pourtant fondateur de notre humanité, de la sortie de notre animalité, c’est bien les pierres tombales de nos ancêtres il y a 15 000 ans qui signent notre humanisation.
            Que penser vous de l’expression : Assumer sa mort ? .

            Réponse de F.Galichet :

            Votre préoccupation principale, qui vous fait rejeter la mort volontaire (puisque vous n’aimez pas le terme “délibéré”), c’est de préserver le “mystère” de la mort , ce que vous décrivez comme “l’imprévu absolu”,et que vous identifiez avec la “sacralité”.
            Mais lisez les philosophes qui ont le mieux parlé de la mort : Jankélévitch, Levinas, etc. Pour eux, le “mystère” de la mort (sur lequel je vous rejoins tout à fait : voir ce que j’en dis dans mon livre) n’a rien à voir avec la prévisibilité ou l’imprévisibilité du moment de sa venue.
            Pendant des siècles on a appliqué la peine de mort, et l’Eglise catholique la défendait : le caractère parfaitement planifié de l’exécution n’enlevait rien à l’altérité radicale de la mort pour le condamné !
            Pareillement, aujourd’hui, dans un certain nombre de fins de vie, les médecins peuvent prédire à quelques heures près l’instant de la mort : en est-elle moins mystérieuse pour cela ?
            Ce qui fait le mystère de la mort , ce n’est pas le moment de sa survenue : à ce titre elle est un événement comme les autres, plus ou moins prévisible comme les autres, et déterminé par des causes empiriques comme les autres.
            Ce qui fait son mystère, c’est qu’elle ouvre pour la subjectivité que nous sommes sur un inconnu radical, et qu’à son sujet tous les hommes se caractérisent par une “ignorance fondatrice”, quels que soient leurs savoirs et leur degré d’intelligence. Sur la mort, Einstein n’en sait pas plus que le premier SDF venu !
            C’est pourquoi les croyances religieuses, aussi bien qu’athées (pour moi l’athéisme est une foi comme les autres) constituent une dénaturation de cette inconnaissance absolue, un refus d’accepter la condition égale des hommes face à la mort – et la solidarité qui en dérive. Elles revendiquent une prétention à savoir qui établit une supériorité indue, dont on voit bien les dégâts. Je ne vois pas comment on peut être croyant et respecter la “sacralité” de la mort que vous défendez.
            Il en résulte que le fait de mourir volontairement n’est en rien une négation de cette conscience de sacralité que vous défendez à juste titre.
            Je dirais : tout au contraire. Celui qui meurt volontairement, entouré des siens, avec lesquels il maintient jusqu’au bout un dialogue calme et affectueux (comme j’en ai eu l’expérience à plusieurs reprises) est certainement plus proche de cette sacralité, et plus conscient du mystère radical de la mort, que celui qui meurt dans des souffrances insupportables, environné de tuyaux et de machines, abruti de médicaments – quand ce n’est pas carrément endormi comme dans la “sédation terminale” qu’on nous propose à la place de la mort choisie.
            Par conséquent, en vertu même de vos arguments, non seulement vous ne devriez pas être contre l’aide à mourir volontairement, mais vous devriez la défendre.

  7. Dans cette délibération de soi avec soi, et avec des tiers ,il est possible à mon age (70 ans )d’envisager la question sous un angle bilanciel,comptable, pour être encore plus direct.N’oublions pas que la comptabilité fut une activité réflexive humaine bien antérieure à la philosophie .Faire le bilan ,c’est compter le passif et l’actif pour déterminer si je suis en bénéfice ou en déficit.Ce qui change tout là comme ici.La difficulté semble être ,dans la délibération qui nous intéresse ici ,de compter ,d’évaluer ,estimer serait un terme plus acceptable .Mais la difficulté la plus grande est que cette approche bilancielle peut difficilement se pratiquer par un exercice de type cérébral ou mental ,relisez tout ce qui précède pour mesurer l’aporie.Une approche par les émotions est beaucoup plus facile en gros quelle est sur une journée ,une semaine (voire deux si l’on est perfectionniste )la balance entre mes émotions positives et négatives,c’est une constante chez un individu (sauf quand on est présentement au coeur d’un accident terrible).Mon taux d’émotions positives actuelles > 55% reflète le bilan d’une vie que j’ai rendue depuis longtemps bonne ,ma vie est en bénéfice,dans le cas inverse je suis en déficit.Alors conclusion ,si je suis en bénéfice je peux envisager ,assez sereinement de me retirer un jour des affaires ,surtout si celles ci se mettent à se dégrader,c’est le fameux « meurs à temps! » de Nietzsche,ce génie matérialiste-spirituel.comme en économie le génie, c’est de vendre à temps.Pour ceux qui voudrait approfondir un peu plus, l’approche corporelle ,instinctuelle,animale est encore plus vraie :quand je vais du lit au fauteuil,quelle suite?la sagesse animale est à méditer .La question qui reste est évidemment: si ma vie est en déficit ,je vais tenter de le rattraper .comme en économie c’est la pire des stratégies! alors explorer d’autres voies en pleine conscience et écouter d’autres voix en pleine attention.

    • Votre intervention pose un problème essentiel : peut-on, comme vous le dites, « envisager sous un angle bilanciel, comptable », c’est-à-dire essentiellement quantitatif, des questions comme celles du sens et de la valeur de la vie ?
      Certes, la notion de valeur, par elle-même, semble pencher du côté du quantitatif : on parle d’une plus grande ou moins grande valeur, d’une augmentation ou diminution de valeur, etc. Mais dans le cas d’une évaluation de notre existence pour savoir si elle est encore (ou non) « digne d’être vécue », il paraît difficile d’aboutir à une estimation chiffrée comme celle que vous faites.
      Je vous admire de pouvoir évaluer à 55% votre « taux d’émotions positives actuelles » ! Qu’est-ce qui vous permet de dire 55% plutôt que 54 ou 56% ? Il n’y a pas, dans ce domaine de l’affectivité, d’instrument de mesure comme il y a la monnaie pour mesurer la valeur financière des choses.
      Je suis d’accord avec vous pour dire que l’évaluation permanente que nous menons de notre vie quand nous vieillissons ne relève pas de « l’exercice cérébral ou mental ». Mais est-elle pour autant du domaine de l’émotionnel pur ? Je peux éprouver des émotions très négatives du fait du délabrement de mon corps ou des relations avec mon entourage, mais être tenu par un projet, une ambition qui me fait « tenir » malgré tout.
      C’est pourquoi, en ce qui me concerne, je ne verrais pas cette évaluation de ma vie comme un « bilan » au sens comptable du terme. Un bilan concerne le passé : il fait la balance entre un « actif » et un « passif » à un moment donné, en récapitulant des opérations qui ont eu lieu pendant une période donnée ( en général le bilan est annuel). Il me semble que l’évaluation, quand elle porte sur la valeur de notre vie, prend en compte essentiellement l’avenir : qu’est-ce que je peux encore espérer, qu’est-ce que j’attends encore de l’existence, qu’est-ce que je veux faire du temps qui me reste à vivre ?
      A ces questions on ne saurait répondre par un pourcentage ( plus ou moins 50%) mais par un projet, non au sens de l’ingénieur (devis et plans écrits dans leurs moindres détails), mais au sens d’une ambition raisonnée. Bref, cette évaluation de la valeur de la vie relève non des émotions mais de l’action.
      La maxime de Nietzsche « Meurs à temps ! » que vous citez, pour ma part je la comprends non pas dans un sens comptable (se retirer des affaires dans de bonnes conditions, avec un bon bilan) mais dans un sens projectif. A mes yeux elle signifie : Meurs quand tu n’as plus de temps devant toi, quand le temps ne signifie plus rien, qu’il n’ouvre pas sur un avenir riche d’espérances. Bref c’est la présence ou non du temps lui-même (comme élan d’un passé vers un avenir) qui constitue peut-être le meilleur, sinon le seul critère d’évaluation de la valeur de la vie.

  8. merci pour ces remarques auxquelles je réponds en pensant aussi à certains propos d’autres contibuteurs1) Bien sûr, j’ai « délibérément » choisi de prendre un biais comptable (je ne dirais pas quantitatif), car la séparation entre bénéfice et déficit n’est pas structurante qu’en comptabilité, cette distinction est lourde de sens et surtout de conséquences dans maints domaines de la vie (santé, amours, religion …) et donc pour la vie elle-même.il me semble aussi qu’elle induit une grande rigueur.
    2)A bien y regarder les occasions de faire les comptes quand on vieillit sont multiples ,à commencer par le grand ménage lors du déménagement pour un logement plus adapté .Il y en a d’autres d’une nature différente mais très pratiqués :les testaments ,les legs, les donations ;les règlements …de comptes ;les décomptes définitifs des indulgences ;ceux-là consistent à faire les comptes pour les autres, alors pourquoi pas les faire pour soi aussi .Et puis avec le minimum vieillesse ,les personnes âgées n’arrêtent pas de faire leurs comptes .Vieillir ,c’est compter !
    3) En vieillissant, mais aussi tout au long de la vie, tout un chacun pratique l’introspection, mais elle n’est opératoire, qu’en présence d’un tiers compétent. Le modus operandi du « connais toi-même » de Socrate » requiert une pédagogie et une propédeutique que Platon a sans doute trop tirées vers l’ironie. Pierre Hadot a révélé les similitudes entre la démarche authentiquement socratique et les multiples formes de la méditation j’ ai donc choisi un outil dans ce corpus.
    4) L’outil, sorti de la boite des thérapies cognitives et /ou comportementales que j’ai donné est simple à comprendre mais exigeant à réaliser. Il faut qu’il soit, anodin, sans peur et sans reproche, plus la méthode du bilan initial sera simple, banal plus il sera accepté .Il « suffit » d’initier le mouvement, (en restant dans ce paradigme de la méditation chacun pourrait en trouver d’autres, mais il est impératif de rester dans ce paradigme), ensuite nous pourrons vous et moi concevoir un petit cahier d’exercices du « mourir délibérément »qui trouvera des acheteurs dument initiés.
    5) Chaque soir la personne un effort de mémoire sur les 3 émotions positives de la journée et les 3 négatives, cet effort devra être étendu aux vécus sensoriels journaliers .Elle se propose d’en garder trace jour après jour entre un relevé de compte et un journal intime rédigés avec la plus extrême rigueur du comptage et du mot juste, car bien sûr il n’y a pas le droit à l’erreur ,dans tout bilan respectable la révision est gage de justesse.
    6)Si c’est plus facile et surtout revécu plus aisément pour les émotions positives que pour les négatives ,je prétends que la personne est arrivée à un constat où elle se dit « somme toute ,j’ai plus reçu de la vie que je ne lui ai donné » .Ce bilan est fondateur d’une nouvelle expérience de vie et de mourir .Elle peut alors commencer à envisager que sa vie ayant été bonne ,elle va tout faire pour la garder bonne le plus longtemps possible (pas nécessaire de parler comme un manager de projets d’avenir ou d’espérance …mathématique ,mais seulement d’énergie ,de puissance au sens de Nietzsche),Et ,encore plus important : qu’il ne sera jamais question –quoiqu’il advienne -de laisser ce bon grain se faire dévorer par l’ivraie.
    7) Sans ce constat ,comment voir l’ivraie dévorer le bon grain puisque la personne ne sait pas que la joie a su chez elle contenir la tristesse ,ni que son corps a su chez elle être plus rusé que son esprit.S’il n’y a d’acquisition de cette compétence, cette lucidité sur les bénéfices acquis, le mourir délibérément ne peut être qu’une aporie .
    8) Dans le cas où le constat est celui d’une vie mauvaise, pour moi il n’y a aucun doute, l’idée du mourir délibérément est non seulement inenvisageable mais follement angoissante .Elle entrainera dans le meilleur des cas des surinvestissements dramatiques pour rattraper les années perdues !!! et dans les cas tragiques des maladies graves et suicides.D’où les réactions extrêmes lorsque le mourir délibérément est posé en terme d’éthique citoyenne et non plus seulement d’éthique individuelle.
    Philosopher c’est apprendre à mourir, mais avec des prérequis dûment constatés comme dans tout apprentissage.

    • Merci de ces précisions qui éclairent votre précédente intervention.
      Vous soulignez vous-même que cette approche comptable est un « choix délibéré ». Pour ma part, je préfère une approche plus globale, plus synthétique. Il me semble qu’à chaque période de notre vie nous avons une tonalité affective dominante qui colore nos vécus, qu’ils soient positifs ou négatifs, agréables ou douloureux. Le concept « d’humeur » exprimerait un peu cette idée, ou celui de bonheur : on peut se sentir heureux même si l’on souffre ponctuellement d’une rage de dents épouvantable, et inversement se sentir malheureux même si on déguste un mets délicieux !
      C’est pourquoi il me paraît difficile de découper notre existence en « émotions » positives ou négatives. Les émotions s’influent mutuellement, et surtout elles s’inscrivent, encore une fois, dans un contexte global qui est largement déterminé par notre projet de vie, nos ambitions et nos espérances à un moment donné.
      En revanche, je vous rejoins tout à fait sur l’idée que l’introspection n’est pas un exercice solitaire, mais nécessite le dialogue avec un « tiers compétent ». C’est pourquoi, en vieillissant, on a toujours davantage besoin de parler, de philosopher avec d’autres. J’aime bien votre définition « Vieillir c’est compter ! » ; mais je l’entendrais plutôt au sens de « compter sur » (compter sur les autres pour réfléchir ensemble, découvrir de nouvelles idées, de nouveaux horizons, de nouvelles raisons d’aimer la vie) qu’au sens habituel de dénombrer ou « faire ses comptes » ( et encore moins de « régler ses comptes » !).
      Enfin, je ne comprends pas bien vos points 7 et 8. Si la réflexion intime montre que « la joie a su contenir la tristesse », il n’y a aucune raison de « mourir délibérément ». Si « le constat est celui d’une vie mauvaise », alors il est toujours possible, quel que soit l’âge, d’essayer d’en changer ! Mais vous avez raison de souligner le danger de vouloir « rattraper le temps perdu » par une hyperactivité épuisante. Le dessin de Charb, que je reproduis à la fin du chapitre sur la retraite dans mon livre, est à cet égard terriblement juste !
      A mes yeux, la décision de « mourir délibérément » n’est pas liée au constat que notre vie passée est bonne ou mauvaise, mais seulement, comme je l’ai dit dans ma précédente intervention, au fait qu’il n’y a plus de vie possible du tout ( au sens plein de ce mot), c’est-à-dire plus d’avenir digne de ce nom. Mais je suis d’accord avec vous pour dire que cette décision relève d’une éthique purement individuelle et que la citoyenneté n’a rien à voir là-dedans.

  9. Merci pour ce retour que je vais prolonger aussi avec certains producteurs de réflexion de ce forum qui m’interpellent aussi.
    Ceci dit j’assume totalement ce qu’il peut y avoir de paradoxal dans mon commentaire ,mais n’est ce pas le « mourir délibérément  » lui même qui est paradoxal?
    A l’occasion j’approfondirais aussi le sens que j’ai donné §6&7 à la métaphore biblique du bon grain et de l’ivraie ,dont la profondeur ne me semble pas relevé ,que du jugement dernier divin ,mais de son propre jugement « dernier » à soi.
    A bientôt

    • Mourir délibérément nous renvoie en ligne directe à l’essence de l’homme .Etre, conscient qu’il va mourir .Ce qui le distingue radicalement des autres vivants-même si l’éthologie contemporaine s’autorise à des hypothèses prudentes pour infirmer ce « privilège »-.
      Mais de nos jours l’homme a-t-il encore une essence ? Entre sa disqualification définitive face au monde des robots ( style Matrix) et les thèses de l’immortalité (style Transhumanisme),c’est le grand écart :le trou noir .Il est donc permis de penser qu’il n’a plus d’essence ou restons positif ,qu’elle est devenue d’une telle complexité ,qu’il est quasi impossible de la penser et donc de la maitriser .
      S’il n’a plus d’essence, (n’est-ce pas aussi une dimension essentielle de la posture nietzschéenne) penser le mourir délibérément, devient difficile à appréhender par la Raison (les valeurs, le raisonnement, l’intelligibilité, le mental, l’esprit …).D’où aussi toutes une série d’apories, de contradictions, de paradoxes à la lecture des livres et des contributions, sur le sujet ;
      J’ai eu l’occasion de présenter un de ces retournements .La mort délibérée ne serait-elle pas plus accessible à ceux qui ont dûment constaté avoir vécu une vie bonne .Ceux qui ont retiré de leur vie plus de bénéfices que de déficits ,mesuré par de bonnes pratiques du Q.E. ;ou pour reprendre la métaphore biblique ,dont le bon grain a su jusqu’à un certain moment se prémunir de l’ivraie, peuvent envisager ,en sagesse ,de « mourir à temps » .Alors que ceux qui ont connu une mauvaise vie ne peuvent même pas le concevoir ni sereinement, ni même autrement. Ceci va bien sûr de l’inverse d’une idée communément admise sur le sujet.
      Alors sans doute faut déplacer le curseur du raisonnement sur « mourir délibérément » du penser intelligemment (trop complexe) vers l’agir intelligemment même …sans chercher à le penser intelligemment.
      François Galichet décrit bien « un autre art de vivre » tout en émotions, un agir émotionnel et corporel intelligent, difficile, qu’il qualifie de « schizophrénie intelligente ». Contradiction sans doute, paradoxe qui résout la contradiction, si l’on admet que le mourir délibérément est avant tout une réflexivité sur un vécu émotionnel et corporel. Il ne nous parle dans ce chapitre 6, que de mouvements qui troublent et qui agitent, que d’impressions, de compulsion, de sensations, de pressentiment, de sens qui ressentent curieusement ….d’états d’âme eh ! oui. Et surtout difficile à penser, ou mieux dont la pensée se surprend à se penser avec moins de peur et plus de sagesse
      Le paradoxe consistant à reformuler l’en-jeu, ma conscience ne me sert plus qu’à être pleinement attentif à mes émotions, à ma sensorialité positives /négatives dans une journée, une semaine, un mois et de découvrir au fil du temps que les émotions négatives perdent de leur intensité et de leur fréquence, même « en pensant à ma mort ».Diverses aides peuvent soutenir cet effort, mais s’élever au-dessus de soi par soi-même est plus gratifiant.
      Ceci rejoint Le « philosopher c’est apprendre à mourir »de Montaigne, dès lors que l’on reconnait (mais c’est évident) qu’il n’a écrit et philosopher qu’avec sa propre vie.
      Alors je proposerai qu’en lieu et place de schizophrénie intelligente on puisse parle de « bi-polarités heureuses ». (Ce qui donne, à de nombreuses pages de Montaigne, cette saveur faussement stoïque ou délibérément moqueuse). Le but est que ce vécu émotionnel reste maitrisé en majorité (au moins 60% de son temps, plus si on le veut)…jusqu’au jour où l’on pourra se dire, en toute sagesse que la vie nous a récompensé jusqu’au bout, même si ça va encore à peu près !il est temps de lacher.

      • Vous dites que le « mourir délibérément » serait plus accessible, plus approprié, plus convenable à celui qui a connu une « vie bonne » ( et qui peut donc décider de partir sereinement, comme on quitte la table après un bon repas, dirait Sénèque) – alors qu’au contraire celui qui n’a connue que des malheurs ou des malaises serait plutôt enclin à la prolonger le plus longtemps possible et à tout prix, dans l’espoir de connaître enfin quelques miettes de bonheur.
        C’est une idée paradoxale : habituellement, même chez les partisans de l’euthanasie, on associe le suicide (assisté ou non) au désir d’échapper à la souffrance et à l’indignité d’une existence devenue insupportable. Mais comme vous, je la crois très juste. Le suicide « pathologique » (pour échapper à une maladie incurable et douloureuse), même s’il est compréhensible, instrumentalise la mort ; il en fait un « analgésique en dernier recours ». Les ambigüités actuelles sur la « sédation terminale » et les substances à « double effet » (analgésique et létal) le montrent bien. Cela relativise les débats actuels entre « partisans » et « adversaires » de l’euthanasie : par-delà leurs désaccords bruyants, ils se rejoignent sur l’idée que la mort n’est qu’une manière de finir sa vie, le plus tard et le moins mal possible.
        Alors que dans la « mort délibérée » telle que vous et moi la défendons , la mort n’est plus seulement un moyen, mais une fin au sens le plus plein du terme. Je la rejoins non plus « faute de mieux », parce qu’il n’y a plus rien à vivre de bon , mais parce que j’ai le sentiment que « c’est le moment » ( les Grecs parlaient de kaïros, l’instant propice). J’ai atteint un équilibre, une sorte de perfection et d’accomplissement qui appelle et même exige la mort. Comme vous le dites très bien, on a le sentiment que « en toute sagesse la vie nous a récompensé jusqu’au bout » et que « même si ça va encore il est temps de lâcher ».
        Pour les partisans comme pour les adversaires de ce que j’appellerais « l’euthanasie réductrice », décider de mourir ne nécessite guère que l’instinct d’une bête blessée qui cherche désespérément ce qui la fera le moins souffrir : les « soins palliatifs » ne sont qu’une « euthanasie soft » ou hypocrite. Alors que la mort délibérée implique, selon votre belle formule, de « s’élever au-dessus de soi par soi-même », d’être « attentif à ses émotions » pour leur donner leur vraie signification et les replacer dans l’ensemble du cours de la vie. Bref, une réflexion véritable, continue, obstinée, et non pas simplement une balance comptable « plaisir/douleur ».
        L’exemple de la mère de Noëlle Chatelet, telle qu’elle le relate dans la « Dernière leçon », l’illustre très bien. Elle a décidé de partir non parce qu’elle souffrait ou parce qu’elle avait une maladie incurable ou parce qu’elle n’était plus autonome (ce sont les trois raisons les plus souvent invoquées pour justifier une mort volontaire). Elle était encore épargnée par ces trois calamités. Mais elle a estimé que c’était le juste moment. Elle a pris le temps de préparer les siens, de faire leur éducation, de les conduire sur le chemin réflexif qu’elle avait elle-même parcouru. Sa mort, d’une certaine manière, a été « pédagogique » : non pas au sens de Socrate (qui a fait de sa mort l’occasion d’un ultime enseignement à ses disciples) mais au sens d’un accompagnement nécessaire et réciproque.

  10. en résonnance ces extraits D’Aragon ,des Yeux et la Mémoire ,quel immense poète:

    C’est une chose étrange à la fin que le monde
    Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
    Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
    La nuit immense et noire aux déchirures blondes

    Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
    D’autres viennent Ils ont le coeur que j’ai moi-même
    Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
    Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix

    […]

    Il y aura toujours un couple frémissant
    Pour qui ce matin-là sera l’aube première
    Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
    Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

    C’est une chose au fond que je ne puis comprendre
    Cette peur de mourir que les gens ont en eux
    Comme si ce n’était pas assez merveilleux
    Que le ciel un moment nous ait paru si tendre

    […]

    Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
    Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
    N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
    Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

    • Ce poème est en effet très beau.
      Ce qui me frappe particulièrement dans ce texte, c’est le mélange des temps : futur (« un jour je m’en irai », « il y aura toujours un couple frémissant »), présent (« c’est une chose étrange » « D’autres viennent »), passé (« cette vie fut belle »). Comme si le poète voulait dépasser les déchirures du temps vers une sorte d’éternité. Pareillement se brouille aussi la distinction entre moi et autrui (« ils ont le cœur que j’ai moi-même »).
      D’où le paradoxe énoncé dans ce vers qui me paraît résumer tout le sens du poème : « Rien ne passe après tout si ce n’est le passant ». Phrase très belle et très énigmatique ! D’un côté le monde se présente comme une source et une somme de joies intemporelles (« l’eau le vent la lumière », « ces moments de bonheur », « le couple frémissant ») ; de l’autre les hommes ne sont, par rapport à ces joies, que des formes éphémères, superficielles, passagères.
      Ce paradoxe débouche sur une certaine ambiguïté. Le mouvement général du poème nous recommande d’accepter notre finitude, de dire « merci » à ce que nous avons vécu sans en souhaiter davantage, parce que d’autres viendront après nous. Il critique la peur de mourir en affirmant qu’un seul moment suffit à rendre la vie « merveilleuse ». Il nous invite, en somme, à nous situer dans un ensemble plus vaste (« le monde ») dont nous ne sommes qu’une infime partie, et à nous projeter en pensée vers cette totalité pour nous identifier avec elle, c’est-à-dire à tous les autres qui sont aussi, d’une certaine manière, nous-mêmes (« le cœur que j’ai moi-même »). Il nous oriente vers une logique du chevauchement, par laquelle « je me vois sous moi » (l’expression est de Nietzsche), je suis à la fois moi et la totalité qui m’inclut.
      Mais en même temps perce l’idée que « je » suis irréductible à cette inclusion. L’évocation de la peur de mourir, même si le poète « ne peut la comprendre », suggère l’idée d’une exigence qui ne saurait jamais être rassasiée ou limitée (« comme si ce n’était pas assez merveilleux »). Le « malgré tout » répété deux fois dans la dernière strophe sous-entend, sans vraiment l’affirmer, qu’il y a quand même dans la mort quelque chose de scandaleux, d’inadmissible, qu’il faut dépasser, mais qui demeure comme un « reste » irréductible. Il fait écho à l’idée d’étrangeté de la première strophe (« c’est une chose étrange ») qui semble remettre en cause par avance l’acceptation de la mort qui court tout au long du poème. Comme si, à côté de la logique de chevauchement et d’inclusion qu’il défend ( moi dans le monde et avec le monde) une autre logique, cette fois d’exclusivité ( moi à tout prix et inconditionnellement, sans limites ni restriction) courait, dont on ne sait trop que faire.

  11. Il me semble naturel ,qu’un épicurien matérialiste comme Aragon ,ne puisse pas (ne fut-ce qu’un instant) se dire que la vie ,c’est quand même mieux que la mort.Y compris malgré le Mal qu’il évoque de façon violente et terrible dans d’autres strophes ( » malgré ces jours maudits ,malgré ces nuits sans fin à regarder la haine….etc « ).En plus avec une vie d’une exceptionnelle longévité créatrice;d’une foisonnante multi-polarité:surréaliste , communiste,patron de presse ,romancier ,poète ,amoureux pluriels ,agitateur ,rebelle ,libertaire …… Qu’il exprime donc le sentiment d’appartenir au Monde est justifié .Alors quand on a une vie plus modeste ,on a le choix .Soit se dire que si l’on avait eu une vie aussi pleine ,on ne pourrait que la quitter heureux ou au contraire qu’il doit être impossible de quitter une vie si pleine .Epicure avait donné une forme de réponse ,si l’on a su saisir les plaisirs qui faisaient notre bonheur ,donc pas les plaisirs qui rendent tristes ,ce ressenti que ma vie multi-forme a été bien incluse dans le monde ,me suffit.

  12. proposition d’enquête philosophique à ouvrir largement sur la page d’introduction de l’atelier:
    Soit l’un des slogans majeurs de la « silver economy »qui proclame « mourir oui,mais en bonne santé »
    Inviter les visiteurs à dire « comment comprenez -vous ce slogan? »
    L’idée de détourner ce slogan,me plairait bien

  13. Quelques idées pour détourner le slogan discutable de la silver économie à savoir « mourir oui …mais en bonne santé » :
    Ah !vous êtes en bonne santé,et votre vie l’est elle aussi ,bonne ?
    Mourir en bonne santé ,qui va oser me donner un telle injonction ?
    Serais-je coupable de vouloir mourir en mauvaise santé ?
    Ah ,mourir en bonne santé !c’est une nouvelle norme européenne ?
    Bien sûr ,j’ai tout réussi dans ma vie,donc ma mort sera aussi une réussite
    Le hic ,c’est que je ne sais même pas ce que c’est que d’être en bonne santé
    J’ai donc demandé à mon libraire un livre sur la bonne santé ,il m’en a sorti 50 !
    Mourir en bonne santé :encore un privilège de riches !
    Tout être en trop bonne santé est un mourant qui s’ignore
    Tout être en moins bonne santé est un bon vivant qui veut vivre
    Je ne vis pas pour être en bonne santé …malade non plus !
    « La mort, c’est encore ce qu’on a trouvé de mieux pour innover » (Steve Job)
    Si vous êtes en bonne santé ,passez-là à vos enfants,c’est eux qui en ont besoin
    Quand on a une santé fragile on ne mérite pas de mourir !
    Les soldats de la boucherie de 14/18 eux aussi sont morts en bonne santé
    La mort ,mieux vaut la prévenir que d’en guérir
    Votre banquier est heureux de vous voir fructifier votre capital santé
    Le matin ,je me sens bien ;le soir non ;c’est aussi souvent l’inverse ,pour l’idée de mourir c’est pareil
    Un rien paternaliste,mon médecin me dit ,vous avez l’air en bonne santé !
    Un rien paternaliste mon curé me dit vous n’avez pas l’air en bonne santé !
    Suffit-il de la santé pour vivre …de vivre pour exister…d’exister pour être ?

    J’espère avoir donné envie de verbaliser sans vergogne,autour decet insidieux slogan mercantile du « mourir oui,mais en bonne santé »

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