Utopie, éducation et émancipation

Au sens propre, l’émancipation désigne l’acte juridique par lequel un maître affranchissait un esclave. Mais très vite le terme a pris une signification métaphorique. Tous les hommes, d’une manière ou d’une autre, sont esclaves : de leurs passions, de leurs habitudes, de leurs peurs, mais aussi d’autres hommes qui les dominent par le savoir, la force ou la ruse. Tous ont un maître, et même plusieurs. Tous sont invités à s’émanciper.

C’est l’objet de l’ouvrage « L’émancipation, Se libérer des dominations ». (Chronique sociale, 2014). Il vise à donner à tous ceux qui sont concernés par la question : enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux, militants politiques et associatifs, militants de l’éducation populaire, etc. une vision de la problématique, des outils, des concepts, des exemples de pratiques de terrain permettant de se faire une idée plus précise de la visée émancipatrice.

image livre émancipation

Vous pouvez vous le procurer en suivant le lien suivant :

http://www.chroniquesociale.com/index.php?

Voir à ce sujet l’interview de François Galichet ici.

Tout au long des siècles, l’émancipation est souvent associée à l’utopie. Pour s’émanciper, il faut déjà avoir une idée de ce que serait un état de pleine liberté : l’utopie aide puissamment à cela, et c’est pourquoi elle a en soi et par soi une valeur émancipatrice.

La plupart des utopies (Rabelais, More, Campanella, Fourier, etc.) ont valeur de critique sociale : en dessinant les contours d’une société idéale, elles font ressortir les défauts de la société réelle.

On peut discerner trois modèles essentiels de toutes les utopies, qu’elles soient politiques ou éducatives : la famille, le travail, la discussion scientifique. On trouvera ici :

Pédagogie et utopie

un essai d’analyse de ces trois modèles, que j’ai développés notamment dans ma récente conférence à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve (UCL).

Aujourd’hui, les limites de ces trois modèles dessinent les contours d’un quatrième, qui serait pédagogique. En effet l’éducation est de plus en plus étendue à tous les âges de la vie : elle ne se limite plus à l’enfance et la jeunesse, mais concerne les humains jusqu’à leur mort. A cet égard, une récente enquête (cf. page « L’autonomie d’un âge à l’autre » sur ce site) montre que les seniors, comme les jeunes, placent l’acquisition des connaissances et des compétences comme une valeur essentielle pour acquérir ou garantir l’autonomie.

En outre l’éducation sort aussi du cadre scolaire : elle se développe désormais par d’autres institutions (les associations, les entreprises ) et avec d’autres outils (Internet, accompagnement, alternance) que ceux proposés par l’école.

D’où la proposition, initiée par Bernard Delvaux, de l’UCL, d’une «  tout autre école ». Dans cette perspective, l’éducation n’est plus dans la société, comme une institution, un système parmi d’autres, ayant des fonctions spécifiques. Elle devient la société elle-même, s’identifie, se confond avec elle. Elle organise entre tous les citoyens sans exception, de la naissance à la mort, une relation éducative qui précède et fonde toutes les (autres) relations. Elle devient le principal, sinon le seul, fondement du lien social.

On voit ainsi se dessiner le concept d’une société pédagogique, c’est-à-dire d’une société qui se donne pour finalité principale d’organiser, développer, multiplier entre ses membres les liens d’éducation réciproque. La diversité des valeurs, des conceptions du bien, n’est plus dans cette optique, comme chez Rawls par exemple, un obstacle à la justice. Elle devient au contraire son ressort essentiel.

La notion de bonheur se présente aujourd’hui à travers de nombreuses recherches, telles celles qui portent sur l’IDH ( « Indice de développement humain ») comme alternative au PNB, ou le Rapport sur bonheur (« Wordhappiness report) publié annuellement par l’ONU, ou encore le développement d’une « économie du bonheur » (Claudia Senik) comme alternative à l’économie classique néo-libérale. Elle permet de concrétiser et objectiver par des critères empiriques rigoureux des relations qui jusqu’ici étaient vagues, comme le degré de confiance, de solidarité, d’intérêt mutuel, d’optimisme, de sérénité qui caractérise les habitants d’un pays comparé aux autres et les incline plus ou moins à entrer dans une démarche pacifique de confrontation de leurs valeurs et de pédagogie mutuelle.

En ce sens, elle constitue un renversement de la démarche utopique. Dans l’utopie, on part d’une société idéale rêvée pour évaluer, à partir d’elle, les sociétés réelles. Dans « l’économie du bonheur », on part au contraire des sociétés réelles, analysées selon une multitude de critères à préciser constamment, pour dégager des perspectives d’évolution, et donc d’action politique et éducative.

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3 réflexions au sujet de « Utopie, éducation et émancipation »

  1. Bonjour,
    J’étais à la conférence à l’ICP et je me suis replongée dans le livre qui m’intéresse beaucoup et dont je fais une fiche de lecture, ce qui me fait prendre conscience que j’ai des difficultés à comprendre la figure moderne individualiste.
    Dans la phrase « l’universalisme lié à la raison cède la place à un individualisme qui marquera même des pensées aussi collectivistes que celle de Marx » en bas de la page 62.
    Reliez-vous l’universalisme à la raison parce que le terme raison renvoie au savoir qui est considéré comme le fondement de l’émancipation au moment de la figure universaliste de l’émancipation?

    De plus j’ai des difficultés à comprendre les termes universalisme et individualisme dans cette question de l’émancipation. Voici ce que j’en comprends:
    – l’universalisme, c’est considérer que l’homme a un schème commun dans ses relations et réactions et que l’on peut donc faire des hypothèses sur les processus de domination et d’émancipation qui touche la société et qui seront valables pour chaque individu la constituant. Est-ce cela ?
    – l’individualisme, c’est considérer que chaque homme doit faire prévaloir son bien être et sa pensée à ceux du collectif. Est-ce cela?
    En découle ma question sur « l’Unique » p.65 : dois-je comprendre que la figure individualiste nait de la grande aliénation des individus qui se doivent de réapprendre et de choisir ce qui les épanouira car la société, elle,va à l’encontre de leur nature d’Homme en faisant passer le groupe avant?

    • Bonjour,
      Je vous remercie de l’intérêt que vous prenez à la réflexion sur l’émancipation et je vais tenter de répondre à vos questions.
      1°) En ce qui concerne le passage de l’universalisme à l’individualisme moderne, il est exact que l’universalisme est constitutivement lié à la raison parce que celle-ci est par principe le lieu de l’universel : toute connaissance, tout savoir démontré vaut pour tout le monde de manière identique. Au contraire, l’individualisme considère qu’il n’y a pas de vérité universelle et que chaque individu doit définir et trouver sa propre manière de s’affirmer, donc de s’émanciper.
      2°) Votre compréhension de l’universalisme est juste : il consiste à
      affirmer, comme vous dites très bien, que les phénomènes de domination et d’émancipation sont les mêmes pour tous et relèvent de lois universelles. Dans cette conception, l’histoire se réduit à un progrès continu de l’obscurantisme à la connaissance, de la superstition à la science, de l’oppression à la liberté, des inégalités à l’égalité.
      En revanche, l’individualisme considère que chaque situation d’oppression ou de domination est particulière et donne lieu à un processus spécifique de libération. C’est pourquoi j’ai rangé Marx dans cette figure individualiste, même si cela paraît paradoxal au premier abord. Mais il faut bien comprendre que dans l’individualisme moderne, l’individu n’est pas forcément la
      personne singulière. Ce peut être aussi un groupe, par exemple une nation ou dans le cas du marxisme, une classe sociale. Marx essaye de montrer que l’émancipation du prolétariat ne se fera pas de la même manière que l’émancipation de la bourgeoisie ou de la paysannerie. C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il s’inscrit
      dans une perspective individualiste et non universaliste. Mais pour autant, il ne considère pas que tout collectif est oppressif. La société capitaliste l’est, bien évidemment, pour les ouvriers ; mais ceux-ci trouvent dans le collectif qu’ils forment – la classe ouvrière – des ressources pour se libérer. Il y a donc des collectifs oppressifs et des collectifs émancipateurs.
      3°) Ceci me permet de répondre à votre dernière question sur « l’Unique ». Il y a deux formes d’individualisme moderne. D’une part, un « individualisme collectiviste » qui fait de la domination un rapport entre divers groupes sociaux considérés comme des individus collectifs. C’est le cas de Marx et du marxisme. D’autre part, un « individualisme singulariste », qui considère qu’il n’y a rien en dehors ou en plus des individus singuliers, des personnes concrètes. C’est le cas de Stirner, et après lui, du socialisme
      anarchisant, et aussi de Nietzsche.
      Dans le premier cas, l’émancipation consiste à s’identifier à son groupe pour s’intégrer à lui et lutter pour la libération au sein du collectif : c’est ce que prône Marx, et après lui Lénine, avec l’idée d’un parti qui mobilise la classe ouvrière en vue de la révolution. Dans le second cas il s’agit de s’opposer à toute oppression sociale et de s’affirmer comme individu singulier contre toute forme d’appartenance collective : c’est la conception
      anarchiste de l’émancipation.

  2. Bonjour,

    Après avoir lu ces quelques lignes, je ne peux m’empêcher de me poser des questions sur ce Thème. L’émancipation n’est-elle pas le résultat de la peur de la dépendance ? Voir peut-être de la recherche de pouvoir sur l’autre ? Notre société moderne ne renforce-t-elle pas cette recherche de l’émancipation ?

    Enfin je trouve très intéressant le concept d’individualisme collectiviste et d’individualisme singulariste. L’émancipation est probablement une succession de lutte pour la libération par le collectif et contre le collectif.

    Cordialement

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