Confinement général : altruisme ou égoïsme ?

Certains, comme Alain Finkielkraut, out cru voir dans les mesures prises contre la propagation du virus, et notamment le confinement général de la population, une preuve que « le nihilisme n’a pas encore vaincu » et que « nous demeurons une civilisation » fondée sur les valeurs d’altruisme, d’égalitarisme et de solidarité. Est-ce si sûr ?

Le virus tue environ 2% des personnes infectées.  On sait par ailleurs que l’épidémie s’arrête généralement quand 50% de la population a été atteinte (théorie  de « l’immunité collective »). Donc au total l’épidémie laissée à elle-même, sans aucune mesure du type confinement ou autre, tuerait près de 1% de la population. En valeur absolue c’est énorme      (700.000 morts pour un pays comme la France) ; mais c’est assez infime en proportion. Une logique strictement utilitariste voudrait que les 99% de survivants potentiels acceptent la mort de seulement 1% plutôt que des mesures, qui désorganisent la production, bouleversent la vie de tout le monde et entraineront des dommages économiques et sociaux (chômage, etc.) supérieurs à ceux provoqués par le décès de 1% de la population. Et cela, d’autant plus que ces 1% seraient majoritairement des personnes âgées ou déjà malades. D’un point de vue cynique et strictement utilitaire, on pourrait dire que leur disparition allègerait le déficit des régimes de retraite et de sécurité sociale, et qu’elle contribuerait au rajeunissement de la population : encore un bénéfice collectif supplémentaire !

Le fait que malgré tous ces « avantages » la population accepte et approuve des mesures (confinement, arrêt de la production) qui affectent gravement les intérêts de 99% au seul profit des 1% réellement menacés semble bien être, comme le dit Finkielkraut, une preuve d’altruisme et un témoignage réconfortant de solidarité et de fraternité.

Mais on peut aussi observer autre chose. Ce qui caractérise la situation, c’est le fait qu’on ignore qui seront les 1% de morts potentiels. On sait que statistiquement ce sont plutôt des personnes âgées, des malades, des obèses, etc. mais ce n’est là qu’une probabilité. L’expérience montre qu’il y a aussi des jeunes et des personnes en bonne santé. Par conséquent, nul ne peut être certain d’y échapper. Or, comme le dit le sociologue Bertrand Vidal, « quand le risque est inédit, nous avons tendance à surestimer les faibles probabilités ; nous nous représentons nos chances de contracter la maladie de façon excessive et déraisonnable » (Le Monde du 20/03/2020).

Ne serait-ce pas cette ignorance qui crée le sentiment qu’il vaut mieux juguler l’épidémie par tous les moyens afin de réduire les risques au maximum quels que soient les dommages pour la collectivité ? En ce cas ce ne serait plus une preuve d’altruisme, mais au contraire d’égoïsme ; non plus un sacrifice consenti, mais un désir de « vivre à tout prix ».

Entre ces deux interprétations contradictoires, peut-on trancher ? D’un côté notre comportement et les décisions politiques seraient dictés par une éthique du respect égal de toute vie, de la dignité de chaque personne, de la souveraineté des droits humains contre toute forme d’utilitarisme. Selon cette éthique, on n’a pas le droit de sacrifier une minorité même infime au nom des intérêts de la majorité si cela viole les droits individuels.

D’un autre côté c’est l’ignorance qui serait au principe de l’éthique ; comme l’a montré John  Rawls avec sa théorie du « voile d’ignorance », c’est l’incertitude sur notre sort empirique qui détermine les règles de la justice et des comportements dictés par la prudence (« on ne sait jamais »).

Il ne faut donc pas trop nous glorifier de notre altruisme prétendu, ni célébrer une victoire de la civilisation dans les luttes actuelles contre la pandémie. Il n’y a pas de normativité éthique qui ne repose sur un utilitarisme primordial, ni, à l’inverse, d’utilitarisme intelligent qui ne se dépasse vers une solidarité bien comprise. L’essentiel n’est pas de sonder des intentions profondes à jamais ambivalentes et  incertaines, mais de préserver une cohésion collective en évitant, comme on en voit fleurir sur les réseaux sociaux, toute imputation de la crise à des boucs émissaires fantasmés, toute accusation réciproque de cynisme ou d’utilitarisme, toute suspicion mettant en cause les motivations des autres (responsables, experts, commentateurs) au nom  d’une pureté morale revendiquée.

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