Réflexion de la semaine

J’inaugure ici une nouvelle page. Elle paraîtra environ une fois par semaine et comportera des réflexions, des remarques sur des points soit de l’actualité, soit des thèmes qui constituent ce site : philosophie pour enfants, compétence interprétative, âges de la vie, etc.

 

Trois citoyennetés

Les  récents débats autour du voile islamique et d’autres questions de société (fin de vie, PMA, GPA, etc.) conduisent à distinguer trois modèles de citoyenneté démocratique et/ou républicaine.

En premier lieu, ce qu’on pourrait appeler la citoyenneté autoritaire.  Elle impose à tous les règles qui ont été votées par la majorité, dans tous les domaines, y compris la culture, la religion, les normes morales. C’est le cas des démocraties dites « illibérales », où des pratiques comme l’avortement ou le mariage homosexuel sont prohibées. Mais c’est aussi le cas de pays comme la France, où l’aide à mourir, par exemple, demeure jusqu’ici interdite alors qu’elle est souhaitée par une majorité de citoyens. Les pays les plus démocratiques ont toujours des aspects autoritaires qui peuvent varier selon les époques et  les circonstances.

En second lieu la citoyenneté libertaire. Elle affirme que tout ce qui ne nuit pas à autrui doit être autorisé. On acceptera une grande diversité de pratiques sans règles ni contrôle, dès lors qu’elles ne semblent pas contraires à l’ordre public. C’est le cas des démocraties anglo-saxonnes, qui ont libéralisé très tôt et très largement des pratiques comme la PMA, la GPA, les manipulations génétiques, etc. Elles sont aussi très tolérantes quant au port de signes religieux ostensibles, les propagandes sectaires, les contenus d’enseignement. Certaines écoles américaines, au nom de la pluralité des opinions, enseignent la doctrine de « l’intelligent design » au lieu ou à côté de la théorie de l’évolution !

Beaucoup de ceux qui dénoncent les méfaits de l’ultralibéralisme en économie se montrent ultralibéraux dans les domaines culturels et moraux. Au nom de la liberté souveraine de l’individu, ils défendent une tolérance inconditionnelle vis-à-vis des pratiques relevant de la vie privée, même si elles ont une grande visibilité publique, comme dans le cas du voile islamique.

De cette citoyenneté permissive et ultralibérale il faudrait distinguer la citoyenneté réflexive ou conviviale. Contrairement à la citoyenneté autoritaire, elle refuse d’interdire par la loi des comportements qui ne nuisent pas à autrui. Mais elle ne considère pas pour autant que toutes les opinions se valent et doivent être également admises. Elle différencie l’aspect juridique du problème, qui conduit à accepter légalement toutes les pratiques qui ne nuisent pas à autrui et à l’ordre public, et l’aspect moral, qui conduit à critiquer des opinions simplistes ou fallacieuses, des conduites aberrantes, excessives ou inconvenantes. La notion canadienne d’accommodement raisonnable illustre cette conception de la citoyenneté. Le concept même de « raisonnable » implique la discussion, le débat, la délibération, donc la possibilité et la nécessité d’un examen collectif et collaboratif des idées et pratiques mises sur la place publique. On a le droit (légal) d’avoir les opinions que l’on veut, dans le cadre des lois existantes. Mais ce droit implique le droit corrélatif pour les autres d’apprécier ces opinions de manière tout aussi publique. Pour ne prendre qu’un exemple emblématique, une femme a le droit de se promener avec un voile islamique ostensible (à la différence d’un simple foulard discret). Mais lui exprimer étonnement et désapprobation d’une manière courtoise, sans agressivité, ce n’est pas du « racisme », ni de la « stigmatisation » ; c’est l’exercice légitime d’une critique réflexive et conviviale. En choisissant de porter un voile ostensible elle s’expose, elle accepte d’avance le droit corrélatif qu’on puisse exprimer publiquement un désaccord vis-à-vis d’une pratique vestimentaire elle-même publique.

Ce qui sépare cette citoyenneté réflexive de la citoyenneté ultralibérale de ceux qui traitent « d’islamophobe » toute critique de l’Islam, c’est l’idée que la citoyenneté ne saurait se réduire à la simple coexistence pacifique d’individus ayant chacun leurs croyances, leurs orientations sexuelles, consommatoires ou autres. Cette conception minimaliste réduit la devise républicaine à ses seuls deux premiers mots, la liberté (de faire ce qu’on veut dans le cadre des lois) et l’égalité (de traitement et de chances). Mais la devise républicaine comporte un troisième mot : la fraternité.

La fraternité n’est pas l’uniformité. Ce n’est pas la communion de tous dans des valeurs unanimement partagées. Dans une famille, frères et sœurs sont différents par leurs âge, leurs goûts, leurs intérêts, leurs compétences. Être frères et sœurs, c’est confronter constamment ces différences, parfois de manière polémique, intense et même violente – mais toujours pacifique en dernier ressort, parce que la conscience de solidarité permet d’éviter l’irrémédiable.

Pareillement, la fraternité républicaine inclut le droit et le devoir de ne pas rester muet devant les idées, les conduites, les comportements qu’on désapprouve, sous prétexte de tolérance. Elle comporte l’exigence d’exprimer son désaccord chaque fois qu’il porte sur le « raisonnable », c’est-à-dire sur ce qui fait l’objet d’une délibération sur le vrai, le juste, le bien. Le débat n’est pas une option que chaque citoyen pourrait accepter ou refuser, ni la critique une épreuve à laquelle il pourrait se soumettre ou non, selon ce qui l’arrange. Il y a un devoir de critiquer qui  implique le devoir corrélatif de répondre à la critique,  c’est-à-dire de répondre de ses actes et de ses idées, autrement dit d’en être responsable.

C’est ce qui se passe dans les débats philosophiques menés dès la maternelle avec les enfants, puis les adolescents et les adultes. Le développement considérable de ces pratiques signifie qu’on ne saurait s’en tenir à la citoyenneté ultralibérale (« à chacun ses opinions »). Contester l’ultralibéralisme dans les domaines politique et économique implique de le contester aussi dans les domaines culturels, religieux et intellectuels, sous peine d’incohérence. Le devoir de répondre de ses choix culturels, religieux et idéologiques entraîne le devoir de participer aux discussions qui les prennent pour objets de réflexion, et d’accepter les critiques qui peuvent leur être adressées. La citoyenneté ne se limite pas à voter, à militer et s’engager pour les causes qu’on estime juste. Elle implique aussi l’obligation de se soumettre aux procédures et institutions qui visent à accompagner (ce qui ne signifie pas limiter ou restreindre) l’exercice des libertés fondamentales.

Ainsi par exemple  dans le problème de l’euthanasie volontaire, on ne saurait accepter d’aider sans conditions celui qui demande qu’on l’aide à mourir « quand je veux et comme je veux ». S’il demande de l’aide (alors qu’il pourrait se suicider sans rien demander à personne) c’est qu’il se reconnaît solidaire et bénéficiaire de la collectivité dont il fait partie. Il est légitime que cette collectivité lui demande en retour de justifier le caractère « raisonnable » de sa demande. Justifier ce caractère « raisonnable » ne signifie pas se soumettre au verdict d’un tribunal d’experts, par exemple de médecins. Le « raisonnable » ne peut être apprécié que par des pairs, citoyens comme lui (ou elle). Il ne s’agit pas d’un tribunal, mais plutôt d’un accompagnement effectué par des concitoyens (personnes de confiance, soignants, amis) partageant ses préoccupations et capables de les comprendre. Dans plusieurs pays existent des associations de bénévoles qui exercent cet « accompagnement réflexif » pour aider ceux qui souhaitent mourir à mieux clarifier, comprendre, justifier leur demande.

Toute autre pratique, et notamment celle qui consisterait à délivrer « automatiquement » le produit létal sans examen et sans discussion, ne pourrait que s’apparenter à une démarche relevant de l’idéologie ultralibérale (chacun consomme « ce qu’il veut comme il le veut »)  aux antipodes de la citoyenneté républicaine et de sa devise de fraternité. Il n’est pas vrai que « j’ai droit » au produit létal  comme j’ai droit aux services de santé ou d’éducation. Ce droit n’a de sens et de légitimité que s’il s’exerce dans le cadre d’une « citoyenneté coopérative » invitant chacun à répondre de ses actes et de ses choix devant les autres, dès lors qu’il fait appel à eux. Être solidaire, ce n’est pas procurer à chacun les moyens de faire « ce qu’il veut ». C’est l’accompagner dans ses choix et ses cheminements, l’engager à une délibération commune où chacun pourra, dans un climat de convivialité, s’exposer aux critiques et contributions des autres. Le progrès humain – qu’il soit scientifique, technique, social ou moral – n’a pas procédé d’une autre démarche. Celui qui veut être libre seul est moins libre que celui qui associe les autres à sa propre liberté.

 

Un exemple  de conflit  interprétatif : la question du voile

Les récents débats autour de la question du «voile islamique » montrent que celui-ci peut donner lieu à trois lectures, ou plutôt trois interprétations distinctes.

On peut d’abord y voir un signe religieux, analogue à la croix ou la kippa : il manifesterait l’appartenance à une religion déterminée – la religion musulmane. Il témoignerait simplement d’une foi partagée avec d’autres, hommes ou femmes.

On peut ensuite le considérer comme un signe de discrimination et d’oppression des femmes : il s’apparenterait alors, mutatis mutandis, à l’étoile jaune pour les juifs au temps du nazisme. C’est évidemment la signification que le port du voile revêt dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie saoudite, entre autres.

On peut enfin l’appréhender comme le signe d’une affirmation et d’une expression personnelle, la revendication d’un choix autonome : c’est la justification qu’en donnent certaines femmes voilées, niant toute pression sociale ou familiale dans le choix de le porter. Il se rapprocherait alors de la mode, qui exprime une recherche d’originalité et d’innovation, tout en conservant une dimension collective. Celui ou celle qui porte un vêtement « à la mode » témoigne à la fois qu’il veut se distinguer des autres (qui en restent à un habillement « traditionnel » ou « conformiste »), mais aussi qu’il se solidarise avec d’autres, puisque la mode n’a de sens que comme phénomène collectif (on n’est jamais « à la mode » tout seul).

Chacune de ces interprétations donne lieu à des réponses différentes quant au port du voile dans l’espace public d’une part (la rue) , et les institutions d’autre part (les élèves et les enseignants pour l’école, les professionnels pour les autres services publics.). On peut résumer la distribution de ces réponses par le tableau suivant :

  Espace public Écoles, services publics
Signe de discrimination non non
Signe religieux oui non
Signe d’affirmation personnelle oui oui

On voit ici à quel point les positions politiques sont déterminées par l’interprétation qu’on donne d’un même phénomène. Or cette interprétation ne se fonde pas sur des raisons, comme ce serait le cas dans un débat argumentatif. Il n’y a pas plus de raison de considérer le voile comme une marque de discrimination  que comme un signe religieux ou une expression personnelle. Chaque interprétation renvoie non  à des raisons, mais à un contexte. Ceux qui y décèlent un signe de discrimination et d’oppression se réfèrent au contexte moyen-oriental où des millions de femmes souffrent de discriminations et luttent pour l’égalité. Ceux qui y voient un signe religieux élargissent leur regard à l’ensemble des religions, qui ont toutes des symboles de reconnaissance (la croix pour les chrétiens, le chandelier à 7 branches ou l’étoile de David pour le judaïsme, etc.). Ceux enfin qui y voient une manifestation d’affirmation personnelle se réfèrent préférentiellement aux sociétés occidentales libérales, qui reconnaissent à chaque individu des libertés fondamentales, parmi lesquelles celle de s’habiller comme on l’entend (sous réserve de ne pas transgresser les lois de la pudeur ou l’exigence de visibilité minimale du visage).

Le débat est donc impossible à trancher par une discussion  rationnelle, du type de la DVP (discussion à visée philosophique) se limitant aux trois objectifs canoniques (conceptualiser, problématiser, argumenter). Il n’y a pas de sens à se demander si le voile est « bon » ou « mauvais », juste ou injuste. On ne peut que déchiffrer le sens qu’il a en fonction du contexte auquel se réfèrent celles qui le portent. Seule la prise en compte de la compétence interprétative et son exercice à travers des activités dépassant le cadre de l’échange de « raisons », est susceptible de permettre à chacun à la fois de mieux comprendre ses propres critères interprétatifs et de mieux saisir ceux des autres. Il en va ici comme de multiples rites sociaux : se saluer, plaisanter, jouer, collaborer ne relèvent pas d’une démarche rationnelle,  mais de codes ou langages implicites. La discussion philosophique doit prendre en compte cet aspect de « l’être-ensemble » tout autant que le développement de compétences strictement logiques et intellectuelles.

Une réflexion de Nietzsche sur la religion 

 On trouve chez Nietzsche le passage suivant :

« Trop oriental. Comment ? Un Dieu qui aime les hommes, à condition qu’ils croient en lui ? qui lance des regards terribles, des menaces contre ceux qui ne croient pas en cet amour ! (…) Un amour qui n’a même pas pu surmonter le point d’honneur ni la soif de vengeance ! Que tout cela est oriental ! » (Gai Savoir, § 140)

Et encore celui-ci :

« Si Dieu avait voulu devenir un objet d’amour, il aurait dû commencer par renoncer à rendre la justice : un juge, même clément, n’est pas un objet d’amour » (Ibid., § 140)

Ces réflexions, que Nietzsche applique au christianisme, seraient aujourd’hui actuelles pour cette autre religion, plus « orientale » encore, qu’est l’Islam. Mais dans ces deux passages, Nietzsche n’argumente pas contre la religion. Il ne défend pas une thèse (l’athéisme) contre une autre (la foi religieuse). Au contraire, il se place du point de vue de celle-ci. Il fait comme si  l’idée de Dieu était juste et légitime ; et il montre que cette idée a des implications qui invalident certains aspects de la foi religieuse (la notion de péché, le Dieu justicier, etc.).

Cela revient à affirmer que ce n’est pas la foi en Dieu (c’est-à-dire en un être parfait, absolu, infini) qui est critiquable, mais certaines conséquences qu’on en tire, qui sont en contradiction avec cette idée même. Un Dieu possessif et justicier ne saurait être parfait, donc ce n’est pas Dieu.

A la limite, ces réflexions conduisent à renverser l’imputation : ce n’est pas l’athéisme qui « blasphème » Dieu en le niant ; c’est bien plutôt le croyant qui est blasphémateur en attribuant à Dieu des qualités et des volontés qui attentent à sa perfection idéale. En prolongeant la réflexion de Nietzsche, on pourrait par exemple se demander si attribuer à Dieu des préférences vestimentaires ou alimentaires, ce n’est pas le blasphémer en le réduisant à un maitre tatillon et obsessionnel. Ceux qui se soumettent à ces interdits croient obéir à Dieu ; mais en réalité, ne montrent-ils pas leur ignorance de Dieu ?

Dans cette démarche, « Dieu » n’est pas une thèse dont on poserait la réalité (« Dieu existe ») ou la fausseté (« Dieu n’existe pas »). Ce n’est pas davantage une hypothèse – laquelle n’est, dans sa signification scientifique, qu’une thèse en attente de vérification ou de réfutation. « Dieu » est une idée, c’est-à-dire un acte de pensée se développant dans un contexte de neutralité ontologique et axiologique. Elle n’est a priori ni vraie ni fausse, ni bonne ni mauvaise. C’est simplement une possibilité de l’esprit qu’on ne saurait éluder, au même titre que bien d’autres. La question n’est pas de la démontrer ou de la réfuter, mais d’en explorer les implications, selon une démarche qui n’est plus argumentative mais herméneutique. L’interprète d’un texte en recherche la pluralité et la hiérarchie des sens en s’abstenant délibérément de s’interroger sur leur vérité ou leur fausseté. De même, il s’agit ici de considérer « Dieu » comme une idée que nous avons tous, croyants et incroyants ; et de déployer la géographie des significations qu’elle comporte mais qui ne se manifeste pas spontanément.

Nietzsche ne dit pas aux croyants : « Vous avez tort » (de croire en Dieu). Il leur dit : « Vous n’avez pas suffisamment pris conscience de ce qu’implique ce Dieu en qui vous croyez ». Ce qu’il leur reproche, ce n’est pas leur foi, mais leur irréflexion. C’est l’insuffisance d’approfondissement de l’idée dont ils se réclament et s’inspirent. C’est d’en rester à une représentation de Dieu incohérente, hétéroclite, baroque, anthropocentrique, c’est-à-dire encore « humaine, trop humaine ». D’un côté ils attribuent à Dieu la perfection et l’infinité ; de l’autre ils lui attribuent des intentions mesquines et prosaïques (donner de l’importance à un morceau de tissu ou de viande). Leur tort n’est pas de croire mais au contraire d’être insuffisamment croyants, c’est-à-dire de ne pas aller jusqu’au fond de leur croyance.

Il ne s’agit pas d’être véridique (qui peut oser prétendre qu’il détient la vérité de l’existence, et selon quels critères ?) mais rigoureux, cohérent, et profond dans ce que l’on croit. L’idée de Dieu n’appartient pas aux croyants, mais à tous. Il revient donc à tous, et non aux seuls croyants, de juger de la pertinence de telle pratique, commandement ou interdit en regard de cette idée. S’ils attribuent à « Dieu » des exigences ridicules, des sentiments mesquins, des injonctions aberrantes, j’ai le droit de dire aux croyants qu’ils se trompent et que leur foi insulte le Dieu qu’ils prétendent adorer.

Dans cette perspective, l’unique impératif éthique devient le devoir de réflexivité. Car ce devoir incline et oriente, par lui-même, vers un monde sinon irénique, du moins vivable. Si j’affirme la valeur supérieure de telle idée ou pratique, je tends, dans un premier mouvement, à l’imposer par la force ou la ruse (manipulation). Mais une réflexion plus approfondie me conduit à estimer que si elle est vraiment supérieure, cette supériorité doit pouvoir être reconnue de tous, et que  mon devoir est de trouver les voies et moyens de cette reconnaissance universelle.

En ce sens, le devoir de réflexivité et l’éthique pédagogique sont indissociables. Réfléchir, c’est à la fois approfondir une idée à laquelle on tient, en explorer toutes les facettes, et envisager les manières de la rendre compréhensible et intéressante. On est là dans une démarche qui déborde de beaucoup la sphère du discours et concerne l’existence entière sous tous ses aspects, intellectuels, mais aussi affectifs, esthétiques, pratiques, etc.

François Galichet

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4 réflexions sur « Réflexion de la semaine »

  1. J’ai ressenti le besoin de commenter cette page car elle a réveillé en moi des souvenirs d’enfance.
    Lorsque j’étais enfant, issu de familles paternelle athée et maternelle catholique très pratiquante, (mon grand-oncle était curé de Mozas, près de Bourgoin-Jallieu,) j’avais un jour demandé à ma mère pourquoi elle éprouvait le besoin de se couvrir les cheveux d’un foulard avant de pénétrer dans l’église ; celle-ci me répondit que c’était un obligation qui marquait le respect dû aux hommes.
    « Et pourquoi les hommes sont-ils tête nue dans l’église ?  »
    Elle me répondit alors que c’était par respect pour Dieu.
    J’ai eu à ce moment-là conscience de l’inutilité de ma question puisque la réponse ne m’avait pas éclairé.
    Elle m’a cependant permis de réfléchir.
    Les hommes seraient-ils considérés par Dieu comme des êtres parfaits puisqu’ils peuvent mettre à nu sans crainte devant lui leur tête, leur cerveau et leurs pensées, … à condition bien sûr que, dans le même temps, on leur cache les cheveux des femmes, qui pourraient constituer une tentation irrésistible.
    Les femmes étaient donc, dans les années 50, considérées comme très inférieures aux hommes , encore plus qu’aujourd’hui puisque la religion leur refusait le contact direct avec Dieu.
    Le foulard était donc une signe de discrimination et d’oppression des femmes et un signe religieux.
    On se souvient aussi des cornettes des religieuses, encore portées aujourd’hui, qui n’ont jamais choqué ceux qui critiquent le voile islamique.
    Celui-ci aujourd’hui me semble pouvoir être qualifié de la même façon que les foulards de nos grands-mères, 70 ans plus tard.
    Bien évidemment, on ne peut pas en dire autant du Niqab ou de la Burka puisque la règle dans l’espace public exige que chacun(e) puisse être identifié.
    Étant un athée respectueux des croyances de mes frères humains, je leur reconnais le droit d’afficher leurs croyances religieuses en leur demandant de respecter mon athéisme.

    • Vous soulignez à juste titre la contradiction entre les marques de respect imposées aux hommes (se découvrir la tête) et aux femmes (se couvrir la tête) dans le catholicisme d’autrefois.
      C’est cette même contradiction qu’on retrouve aujourd’hui dans l’Islam. Il devra faire le même chemin que le catholicisme pour s’en débarrasser !
      Toute la question est de savoir ce que signifie “respecter mon athéisme”. Pour moi, cela veut dire rester discret dans l’affirmation des croyances, quelles qu’elles soient.
      Avant d’être des croyants de diverses manières, nous sommes des humains caractérisés par leur commune condition d’ignorance fondamentale.
      Cette “humilité commune” doit s’exprimer par des propos modérés, mais aussi des tenues qui nous exposent les uns les autres, nous donnent à voir à autrui (dans un minimum de décence, bien entendu).
      Est-ce le cas du voile ? Je n’en suis pas sûr…
      Merci de votre contribution.

  2. Les éléments définissants les trois citoyennetés me semblent incontestables.
    Toutefois, dans le cas de la citoyenneté libertaire (où tout ce qui ne nuit pas à autrui doit être autorisé), vous mentionnez que certaines écoles américaines, au nom de la pluralité des opinions, enseignent la doctrine de « l’intelligent design » ou « créationnisme » au lieu ou à coté de la théorie de l’évolution !
    En effet, n’est-ce pas nuire à autrui que de lui enseigner des aberrations telles que l’existence d’un créateur quel qu’il soit, dieu, ange, extraterrestre ou autre ? La question pourrait alors se poser : « alors, qui a créé ce créateur ?  » .
    Cet enseignement est contestable, parce que public, et bien différent de l’enseignement (privé) dispensé au sein de chaque religion à ses propres adeptes par ses ‘gourous’.
    De même, il est normal que les écoles privées catholiques enseignent les dix commandements de l’évangile alors que l’école publique et républicaine ne pourra pas le faire sous cette forme, mais seulement en enseignant la morale républicaine des principes moraux qu’ils édictent.

    En ce qui concerne celle que vous dénommez
     » citoyenneté réflexive ou conviviale », je dois dire que j’en ai bien aimé la conclusion :  » Celui qui veut être libre seul est moins libre que celui qui associe les autres à sa propre liberté ».
    Tous les exemples que vous avez cités me semblent tout-à-fait judicieux, sauf un qui me pose problème : celui d’exprimer mon désaccord, « étonnement et désapprobation d’une manière courtoise et sans agressivité » à une femme qui se promène avec un voile islamique ostensible.
    Même exprimé de manière la plus courtoise possible, il est probable que je vais me faire copieusement insulter, ou même rosser par elle ou son conjoint s’il est présent.
    Cette théorie me semble donc difficilement applicable sauf à être physiquement « imposant ».
    Michel Audiard , par la bouche de Jean Gabin je crois, disait : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. »
    Voila, en espérant avoir contribué à ce débat…

    • Bonjour,
      Vos remarques sont très pertinentes.
      Concernant l’enseignement de contenus contestables (par exemple la doctrine de « l’intelligent design » ou le créationnisme) tout dépend de la manière dont les libertariens considèrent le savoir. Parmi eux, certains estiment que ce que dit la religion est aussi valable que la science : ils considèreront par conséquent que la liberté doit aller jusqu’à contester les vérités scientifiques. D’autres distinguent religion et science, et ils ne les mettent pas sur le même plan ; ils excluront par conséquent les vérités scientifiques du champ de la liberté.
      La suite de votre message pose le problème de la laïcité, qu’il est difficile de traiter en quelques lignes. Il est normal, comme vous le dites, que les écoles catholiques privées enseignent les dix commandements alors que les écoles publiques ne le feront pas. Mais n’est-il pas grave que certains enfants ne connaissent qu’un seul point de vue alors que d’autres auront accès à la pluralité des opinions ? Peut-il y avoir une véritable citoyenneté sans ce libre accès à tous les points de vue ? C’est pourquoi même les écoles privées doivent respecter des programmes communs à toutes les écoles.
      Pour ce que vous dites enfin de la difficulté d’exprimer son désaccord même courtois face à une personne « physiquement imposante », je suis d’accord avec vous. Il faut savoir tenir compte des circonstances et éviter toute provocation inutile. Mais cela n’empêche pas d’exprimer son point de vue quand on peut le faire sans danger.
      Bien cordialement,
      François Galichet

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